La tourterelle

Publié le par Cheval fou

Chronique d’un enfermement

Chaque jour une tourterelle vient me voir, elle mange les miettes que je dispose sur le coin de la fenêtre, entre deux barreaux rouges. Elle me dévisage longuement, puis penche la tête pour mieux me voir dans le sens de la hauteur, la redresse, marche sur place comme le font les gardes devant Buckingham Palace, puis me fixe droit dans les yeux. Je sais que ses visites ne sont pas une simple civilité, je vois bien qu’elle me scrute, elle cherche l’invisible au fond de moi. D’un air mi-inquisiteur mi-affectueux, elle me parle en mots profondément transparents.
Les autres, elle les connaît, elle a déjà étudié les habitants du miroir, ceux de l’autre coté du mur, ceux qui ressemblent à ce qu’ils sont, qui ont des cravates, et même Mario-la-Cloche qui a tenté de l’attraper, sûrement pour diversifier son alimentation. Elle connaît les femmes caniches qui se prennent pour des Barbies, les ménagères à panier, et les gens qui prennent le bus.
Je suis son énigme, son homme en cage. Tous deux, nous parlons d’une voix blanche que les autres n’entendent pas. Si les autres m’entendaient, ils m’appelleraient “El Loco”. Manu militari, ils ouvriraient ma bouche, me diraient : « prends donc cela, c’est bon pour ce que tu as...”.
Parfois, la tourterelle me regarde, muette, regarde son ciel à elle, celui qui est si vaste qu’il va du matin à l’horizon, puis, elle semble hésiter mais reste là, à ronger ma solitude. Et cela, bien après avoir mangé les miettes que je lui ai données. Ce n’est donc que par amitié, qu’elle reste là à m’offrir des morceaux de sa vie.
Elle n’est pas comme les hommes en blanc, elle s’intéresse à moi, elle n’obéit qu’à sa conscience, à son envie. Avant-hier, elle a mangé dans ma main, je n’ai pas tenté de l’attraper. Les hommes en blanc ne l’ont pas vue, ils l’auraient tuée si elle avait sali le mur.
Les hommes en blanc, ne voient rien, ils habitent l’autre côté du miroir. Ils ont des montres.
Dans mon monde, les montres ne servent à rien, elles ne minutent que le rythme des hommes en blanc, les repas, les visites de monsieur Hô.
Ceux de l’autre côté du miroir ne croient qu’aux montres, elles régissent tout : « Time is money » disent-ils. Ils ne savent pas que les heures ne coulent pas pareil selon que l’on habite le vert de l’attente, le bruit blafard de la peur ou l’odeur noire du cri. Aucune pendule ne sait que la douleur compte triple, aucune ne sait l’heure de ma tourterelle.
 Les hommes en blanc ne sont pas comme la tourterelle, ils ne s’intéressent pas à moi, ils n’utilisent jamais les mots du silence. Ce sont des hommes mécaniques, ils me regardent comme le cycliste regarde la chaîne de son vélo, sans se demander si le métal est fatigué.

JMS - Extrait de : "Le Jardin des diagonales" - (roman à paraître)

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G
Texte envoutant, nous sommes immédiatement dans la peau du personnage et dans son monde fermé. magnifique et tragique..
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C


Bonjour Gin


Je crois que chacun est enfermé dans son monde. Seule la distance des barreaux fait croire à la liberté, chaque montre, chaque idée, chaque devoir est une épine, une barrière, une prison mais la
vie est toujours magnifique et tragique.


Amicalement,


Jms













L
Trés lucide ce texte, les hommes en blanc comme des moutons, comme des aveugles sans canne blanche ils suivent le troupeau
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C


Bonjour Lutin


C’est une très bonne analyse mais il n’y a pas que les hommes en blanc qui soient des aveugles sans canne blanche. La plupart des humains suivent le troupeau en oubliant de réfléchir et de
prendre des positions qui soient celle de leur conscience


Amicalement,
Jms