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CHEVAL FOU - (Jean-Michel Sananès)

Articles avec #ils disent

Jean-Marc La Frenière : Tu es si loin

7 Février 2017, 22:16pm

Publié par CHEVAL FOU (Jean-Michel Sananès)

Nous étions si bien tous les deux à caresser un loup, à regarder la pluie en larmes sur la vitre, tant de petits soleils. La vieille chaise a verdie où nous étions assis. Des fleurs y poussent en souvenir de toi. Je voulais mordre à la même pomme, planter le même noyau, toucher la même écorce. Je voulais marcher avec toi, longer les rives, arpenter les sous-bois, faire craquer les doigts de l'air. Je voulais dormir avec toi, ajouter tes collines à mon paysage, ton feuillage à mes branches, tes lèvres à ma bouche. Je pense toujours à toi. Je t'écris. C'est bête, mais je vis. Je vis pour toi là-bas où la mémoire perd son sang. J'apprends à lire de loin les mots que tu écris. Je ne suis pas là où j'habite. Je suis là-bas où tu vis. J'écris avec une main sans corps pour retrouver ta chair.

Ta photo sur le mur retourne à son négatif jusqu'au moment où elle fut prise. Tu me regardes ici, et pourtant, je suis là-bas, derrière ton dos. Je t'accompagne quand tu quittes ton corps. Je me fond dans le paysage comme la flèche dans son but et le désir d'être là. Avec les années, les étés qu'on a vécus ensemble restent jeunes. Ils tintent dans mes phrases comme des campanules. Ce qui était ne sera plus, et pourtant je le vois. Une nuée d'oiseaux se pose sur une île. Dans la maison de l'air, un pays infini baigne le blanc des yeux.

Écartelé entre les continents, je rêve d'un point commun sur la planète et au-delà, d'un grand lit calme dans la maison de l'air, d'une verdure commune dans les herbes du corps. La tendresse est une force à deux. L'herbe sent bon lorsque je pense à toi. Ton eau fraîche coule en moi comme un ruisseau de vie.

Il m'arrive de rêver de la même façon que je vis. Nous avions 9 ans. Je te traînais dans une voiture d'enfant, une voiturette de rêve. Tu étais toujours amie avec un autre, mais moi je regardais à travers tous les trous, les fissures, les grillages de l'air. Ta petite robe à pois écartait le malheur et ta poupée de son me faisait les yeux doux. Le soleil nageait sur tes taches de rousseur. Nous nous sommes perdus dans les grandes lignes de la ville, mais nous sommes retrouvés parmi les souvenirs. Dans le tissu du monde, un fil nous relie l'un à l'autre. La chambre close de tes bras s'est ouverte pour moi. Le lit où nous couchons nos vies est une longue rivière. L'amour est un passage à gué, un survol d'oiseau avant de nidifier, un nid pour la chaleur des œufs et la rumeur des eaux.

Il m'arrive de rêver comme les fleurs éclosent. Tu as laissé tes pas sur le tapis rouge de mes veines, des éclats de soleil dans l'ombre qui me suis. La vie ne baisse pas les bras, mais unit ceux qui s'aiment. L'espace bouge comme un doigt dans la bague du temps. Il me suffit d'un mot pour que roule encore la petite voiture, pour que le vent décoiffe tes cheveux en broussaille. Chaque matin, je regarde le ciel. Les oiseaux m'apportent des nouvelles de toi. Ces facteurs à plumes distribuent les sourires tout autant que les larmes. Je t'écris des poèmes dans les marges des pages. Hier est aujourd'hui et demain sera toi. La route du paysage est une clef vers toi.

Je voulais te présenter mon corps, mes caresses mes mains. Je voulais te présenter mes yeux, mes regards, mes jambes. Je voulais te présenter mes bras, ma poitrine, mes pas. Je voulais te présenter ma vie avant qu'elle vieillisse. Je voulais te présenter mon cœur, mais je n'ai que des mots. Mes doigts restent accrochés au bois nu d'un crayon.

Je me souviens de ton écharpe volant au vent, de toi assise sur la galerie dans la vieille berçante, tes yeux au bord du lac rattrapant l'horizon, ta main flattant mon loup entre la crainte et la tendresse. En route vers ton corps, mes mains se font légères pour toucher ta douceur. Mes doigts s'envolent en caresses. Je voudrais tant que tu sois là, alors je t'écris.

 

Jean-Marc La Frenière

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L'âme (extrait) Jean-Marc La Frenière

19 Janvier 2017, 18:27pm

Publié par CHEVAL FOU (Jean-Michel Sananès)

c'est cette lumière qui s'échappe par la blessure de l'être,
ce miellat nourricier,
cette chair accrochée aux bouleaux et guérissant les hommes,
ce pollen de l'air qui donne vie aux fruits,
l'énergie des fourmis qui soulèvent des pierres,
cette braise sous la cendre que tisonne le vent,
cette sève des érables que sucre la chaleur,
cette tête qui anime la main,
celle qui pousse le crayon et dessine la vie,
cette bouche du fleuve et l'appareil digestif de la terre,
ces fleurs sauvages qui s'offrent aux abeilles,
la gelée blanche des fougères,
cette pelletée de braises faisant fumer la neige,
le feu follet, la flamme, le ver luisant, l'iris versicolore,
quelques mots qui survivent à l'asphyxie du monde,
la veilleuse d'un enfant dans une chambre à coucher,
le monstre sous le lit ou dans le garde-robe,
le cri intermittent d'une chouette,
les rares bruits du cimetière,
l'enfant et son genou qui saigne,
la poupée, la toupie, l'ami imaginaire
son trésor enfoui sous la galerie,
un vieil homme errant dans sa mémoire,
un feu de branches aux airs de guitare.
 
c'est l'usure des planches et la patine des meubles,
ce bruit de l'eau dans les gouttières,
celui de l'homme dans la rumeur des choses,
c'est la course des heures,
les fleurs pressées de vivre
et celles qui tombent en poussière,
les fruits ronds des pommiers et les œufs des oiseaux,
le fouillis cellulaire d'où naissent les enfants,
la fonte des neiges dans la faune et la flore,
les germes qui s'éveillent,
la lessive bleue du ciel,
les neurones qui éclosent,
c'est l'orage et la pluie, la fulgurance des éclairs,
la bousculade des gouttes sur la tôle des toits,
la rosée du matin, la couleur du couchant,
le rose insaisissable des brumes sur le lac,
l'aubier des arbres, l'aube du bois,
ces ruches, ces nuées, ces nuages qui s'emparent des yeux,
cette route montrant sa corde sous les pas,
la corne sur les paumes et le dessous des pieds,
la vue d'un fruit dans le panier d'un arbre,
c'est la semence se dévoilant pivoine,
sycomore, cyprès ou thuya,
le dès, le depuis, le toujours.
 
Publié dans Jean-Marc La Frenière - Poésie

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En chamaille de Jean-Marc La Frenière

28 Juin 2016, 15:40pm

Publié par CHEVAL FOU (Jean-Michel Sananès)

J’avance si rempli de poèmes
que les étoiles se taisent.
Les ombres en chamaille
se disputent la neige.

Il y a comme un trou dans l’hiver,
des pans d’angoisse dans la lune
que fixent les hiboux.

Mon cœur serré dans ses guenilles
cherche un peu de lumière,
de chaleur et de paix.


Les arbres dans la cour
referment leur feuillage
pour ne pas ébruiter
le secret des oiseaux.

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Ile Eniger

26 Avril 2016, 07:56am

Publié par CHEVAL FOU (Jean-Michel Sananès)

À ma fille

Regarde en arrière, il pleut des gens. Neige tremblée, mouchetée, tombée légère d'origines multiples. Mémoires anciennes donnant chair au présent, tu es leur sillage ma fille. Le passé n'est visible qu'au drapé du rideau qu'on soulève parfois. Dans cet avant de soi, les jeux, les histoires, les séductions, les ornements, tout se confond, se fond, chaque unique mêlé. Des murmures clapotent, il faut tendre la mémoire pour retrouver le fil. La langue est incertaine, la traduction aléatoire. Toujours les marionnettes courent pour échapper au bois mais leurs cendres transportent la force des vécus et tous travaux d’adductions d'autres. Jusqu'à toi mon enfant, ma puissante, leur mouture. Depuis les passages anciens figés, couturés, transformés, tu brèches l'élan de lumière crue, ton élan à vivre. Tu regardes et tu es. Tu construis chaque jour quelque chose qui regarde et qui est. De ce jour après jour, appuyée sur leurs traces, tu élances ta vie de racines solides. Tu te sais vivante dans ces métamorphoses qui gardent le noyau et démarquent ton être. Tu crées, tout au bout de leurs mains, cette nouvelle et unique flamboyance, la tienne. Et moi, ta mère, je suis de toute gratitude quand je te vois, présente.

Ile Eniger http://insula.over-blog.net

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Jean-Marc La Frenière

12 Avril 2016, 08:31am

Publié par Cheval fou (Sananes)

Dans la maison des mots

Publié le 12 avril 2016 par la freniere

Je cherche des souliers dans la maison des morts, des éclairs de génie dans l’asile aux murs blancs. Je touche les écorces comme la peau d’un livre. Mille insectes y circulent comme de longues phrases. Une pierre m’attend quelque part pour devenir un banc, une pierre. Un arbre attend l’oiseau. C’est l’automne. C’est tout rouge dehors. Le front des arbres saigne. Des entailles dorées colorent les mélèzes. Je tends l’oreille quand les outils donnent leur avis, quand la bêche parle à la terre et la pomme au cueilleur, quand les chaises craquent sous le poids de l’absence. Qui était assis là ? Qui réparait le squelette de l’air ? Qui touchait l’harmonium avec des doigts de fée ?

 

Les mots que sont le feu, le fer, le froid, l’effroi, la faim avec son ventre à sec, ne tiennent pas sur une page. Il faut plus pour écrire que l’encre et le papier. Les gens qui savent ne savent rien. Ils éclairent comme des lanternes éteintes. Je ramasse dans l’ombre des billes de couleur, les aiguilles de montre qui tricotent le temps, les aiguilles de pin qui tissent les odeurs. La peur n’a pas de nom. Elle n’a pas de visage. Elle a des bras, des jambes, de grosses mains noires avec des poils de chien. La peur n’a pas d’âge. Elle a tout le temps devant elle. Il faut prendre au sérieux les altercations de fourmis, les palabres d’oiseaux, les chicanes de ruisseaux, les placotages du foin, le claquement sec des mots, plus que les billets de banque, les horoscopes, les paris. Il faut prendre le temps là où se trouve la vie, loin des calendriers et des heures de bureau.

 

L’automne fait ses classes à l’école des arbres. Les branches aux doigts coupés y échappent des pages. La neige effacera leur leçon de couleurs. Dès les premières gelées, tous les arbres s’endorment. Les nids ferment leurs ailes et vident leur paillasse. L’hiver s’installe dans ses meubles et met des housses partout. La veilleuse blanche des harfangs se prendra pour la lune. Quelque part en nous-mêmes un être disparaît, mais un autre apparaît. Je fus un enfant fou. Un vieux saule s’en souvient avec sa chemise de nuit qui trempe dans l’étang. J’arrive aux cheveux blancs, aux mains qui tremblent, aux pertes de mémoire. Je ne serai plus qu’atomes dans la poussière d’étoiles. Peu importe les rides, je reviendrai toujours à la source des plantes, à la mousse, à la pluie. Je redirai le thym, le cerfeuil, la menthe, les petits animaux qui nourrissent les gros.

 

Il y a un décalage entre l’homme et la terre. Un fossé se creuse entre le corps et l’âme. Il y a des rails éteints dans la mémoire des trains. Je ne barguine pas au magasin des mots. Je paie avec mon sang. C’est un petit brin d’herbe qui me montre la route, l’odeur d’un chevreuil, les poils d’une ortie. Les mots sont des enfants fragiles qui soulèvent le monde, des haltères d’espoir et des tonnes de misère. Lorsqu’ils se taisent, c’est pour attendre un chant d’oiseau, une tache de vin sur l’habit sombre, une trace d’amour quelque part. Assis dans l’herbe humide, je scrute les nuages comme des phrases à l’envers. Je réveille le vent avec un vieux sifflet. Chaque matin, je découvre le monde. Il faut trouver sa note dans le fracas des hommes. Je donne ma parole et mon ombre à manger.

 

Malgré le mauvais temps, les pommes tiennent parole et goûtent le bonheur. Au milieu des papiers, des livres, des images, je vis debout dans l’odeur d’homme avec la hache et le rabot. Ma parole est un brin de paille qui affronte le vent. Elle penche et se relève. Elle tient tête à l’hiver. Mes mots ne s’habillent pas à la dernière mode. Ils sentent le lilas, le sperme et la sueur. Mon souffle est une main qui bouge sur la nuque d’un homme, un peu d’air sur un mur où s’accroche le lierre, une voyelle d’eau dans les syllabes du désert. Dans les hivers trop froids où l’on tricote serré, où la crosse d’un pâtre me sert de crayon, je rêve d’alpagas, de moutons et de laine.

 

Le jour ferme ses yeux dans l’espoir de rêver. Le soleil s’efface au fond du ciel. La pluie ravive chaque feuille. Quand l’eau s’applique à écrire, la terre épèle chaque lettre, mot à mot, goutte à goutte. Quand elles se posent sur la rose, les ailes du papillon deviennent verticales comme des mains en prière. Dans la nature, il ne s’agit pas de compléter ce qui nous manque, mais d’y trouver notre place, dans le fermé du monde toucher l’ouvert du bout des doigts. Ce que l’on cherche à dire n’est pas toujours dans les mots. Quand on les touche du bout des yeux, les montagnes lointaines sont étrangement intimes. L’éternité est nécessaire pour créer un seul instant. L’avenir recueille le passé dans la besace du présent.

 

Jean-Marc La Frenière

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Bruno Odile

17 Janvier 2016, 11:58am

Publié par Cheval fou (Sananes)

Tout en mélange dans l’évidence.

Il ne peut y avoir un donneur de leçon parmi le temps écoulé.

A peine trouvera-t-on quelques visages et quelques mots bourrés de certitudes plus ou moins affranchies pour solenniser les angoisses du moment et les déprimes de toutes sortes.

Le matin, quand je m’éveille, la laine nocturne s’enfile et s’enroule sur la pelote des rêves inaccomplis.

Je suis né dans un pli de terre excavé, dans la pierre accrochée aux collines.

Je suis d’ici, de ce sommeil superflu, arque-bouté aux parois muettes des ombres. Je tête aux failles du temps, aux moelles intemporelles du crépuscule séculaire, contre le tronc d’un arbre rabougri renfermant le message de l’existence.
Il ne faut pas cesser de fouiner, de fouiller, de creuser. Trouver, c’est bien. Mais chercher, chercher encore. Voilà la jubilation ! Rien n’est acquis, rien n’est figé. Le mouvement précède, actualise et rénove. Qui a déjà vu le soleil dans l’obscurité, s’en souvient.

Le réel me traverse, m’éponge, me court-circuite et me rapproche de la chose pensée. Tout ce qui peut revivre en moi n’est jamais à la hauteur de l’image ressuscitée.

L’inclinaison est toujours trop forte, l’air est si clair. L’attente est le hall de l’espérance. Elle ouvre les voies subtiles du partage d’émotions, de l’assemblage et de la fusion. L’expectative ressemble à un voyage traduisant le silence ensommeillé d’une sentence vers le sens d’une pensée.

Aller vers soi, sortir des chemins d’exil pour se retrouver face au vide abyssal, n’est-ce-pas ouvrir la porte d’un autre monde ?
Matière première fixée dans l’oubli, une main humaine s’inscrit au-dessus du poids de la nuit stellaire. Chandelles éclairant les reliefs, le jour dévoile la chair, cet instrument de musique où s’accorde et se désaccorde la sève créatrice.

Plus humble chaque jour par l’effacement de ce qui se meurt à l’intérieur de moi, mes veines et mes muscles laissent éclore une fleur brûlante nappée de désirs.

Sur l’humble tarmac sablonneux des heures passantes, j’aurais pu prendre n’importe quel chemin. J’aurais pu me cogner aux rimes nonchalantes des ombres. Alors, j’ai longé les fossés du désespoir et les allées profondes des circuits imbibés de mes ciels de traverse. Les yeux muets et le brouillard crasseux, j’ai dérivé, déraillé, des voies du destin.

Dans le nid tremblant de la démesure, je m’applique à redonner du sens. Marchant sur la colonne vertébrale du jour à venir, je cherche dans mes entrailles la voix apaisante prompte à ouvrir les fenêtres et les portes rouillés. Il me faut sortir de mon être pour ne devenir qu’une parole de sang au milieu du silence.

Diminué physiquement, mon fantôme piétine les petits obstacles du quotidien. J’interpelle des lueurs vieillies, traînantes comme de vieux draps usés. Le dépassement de soi prend alors une figure migrante aux aspects d’une symphonie inachevée.

L’asservissement de l’espace n’a plus l’impact autoritaire que je lui connaissais précédemment. Cependant, il n’y a pas de véritables efforts pour réapprendre les gestes de tous les jours, juste une gêne aléatoire alourdissant les actes.

Une variation pour la survie réapprivoise l’envie de vivre. Dans un face-à-face cinglant, je mute vers un absolu hésitant. Puis, je retourne aux pieds du néant pour resplendir en d’apocalyptiques rayonnements.

Doucement, j’écris le secret de mon sang, j’écris le mystère traversant mon corps. Plus j’avance, plus l’horizon s’élargit aux tempes d’inépuisables regards.

Je suis né avec la rosée matinale, je vis avec le vent soufflant ses rafales et je mourrai, d’un coup d’un seul, dans une brise où le souffle s’éteint.

Tout n’est qu’illusion. Le passé se mélange au présent et le futur s’étire comme une corde mal tendue, comme un ricanement enfoui dans l’excédent de mouvements. Je ne suis que vibrations.

La vraie montagne est ici. La juste pente déroule son vertige jusqu’aux plaines étendues en contre bas. L’ossature d’une existence n’est rien de plus. Quelques pierres luxuriantes font office d’excipients, nos chevelures mâchent le jour dans sa surbrillance lymphatique. Mais nos faims restent intactes.

Le parcours des ténèbres à la lumière demeure parfumé de nos soifs avides de couleurs. Nous sommes impérissables au royaume de la vraie voie. Nous nous transformons, nous reformulons et changeons. Entre laves effervescentes et blocs de glace, nos ivresses éructent bouillonnantes du sang qui nous parcourt.

Je pactise avec le buvard du réel collé sur le pare-brise des instants copiés au calendrier des jours froissés. Je m’immisce aux foudres d’un rationnel invisible. Ma parole est un éther balbutiant quelques clartés sorties de l’abîme.

Pour tous ceux qui croient à la déconvenue des siècles forgeant la matière, les mots demeurent de solides remparts. L’impermanence cintre lâchement l’intime voix de nos convictions.

Ecrire, c’est figer l’instant d’une pensée afin qu’elle interpelle l’insomnie qui nous entrave. Je suis né de l’interprétation bordant le chemin de nuit. Quand le souffle m’envahit, j’écris avec des piolets dans la voix.

Né sur les alvéoles du doute,
né sur l’ardoise martelée de promesses inavouées.
Né avec l’aube, avec le déni des courses pleurant l’éclair du petit jour.
Sur la terre comme au ciel, le parjure est inclus dans le cycle des vivants. Dans le tourbillon replié sur lui-même, la flamme sur le visage, le brouillon sur la langue, je recopie sans cesse l’algorithme déphasé de la respiration.

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Jean-Marc La Frenière

27 Décembre 2015, 11:59am

Publié par Cheval fou (Sananes)

Les menus riens (extrait)

Pour trouver, il ne faut pas chercher, mais aimer, de la graine à la pomme, de l’argile à la tasse, de la mer à l’oiseau, de la mère à l’enfant, de l’atome à la vie. Le paysage coule par les yeux et inonde l’oreille. En regardant les arbres, j’imagine le cheminement de la sève, des racines aux embranchements du tronc, les sentiers sous l’écorce, les routes sur les feuilles par où la chlorophylle vient livrer sa lumière. Du cynisme des épines à l’orgueil des fleurs, chaque arbre a son caractère. Il transparaît dans l’écriture des fruits, l’akène qui tournoie, le gland qui tombe dru, la pomme qui rougit, l’embonpoint de la poire, la douceur de la pêche, la dureté de l’olive s’attendrissant avec le temps, l’amertume du citron, les rides de la figue, la cerise offerte au bec des oiseaux. J’ai toujours voyagé dans ma tête, avec la musique qui met l’âme à l’envers, les patois qui patinent le temps. À six ans, je dessinais des routes dans mon carré de sable. Je sautais à cloche-pied des lignes imaginaires. Je reliais entre eux les craques de trottoir, le pointillé des pas, le sillage des oiseaux. J’ai appris très jeune à galoper sans peur sur les chevaux de la langue. Plus tard, j’ai traversé tous les États-Unis, à pied, à l’encre, en autobus, en train. Je vis. J’écris. Je n’oublie pas l’enfance. J’ai très tôt pris le parti des humbles. À la table des riches, je ne souris qu’aux chaises.

Publié le 23 décembre 2015 par Jean-Marc La Frenière

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Trève de Noël - Voyage en Slobodanie

15 Décembre 2015, 10:48am

Publié par Cheval fou (Sananes)

Trève de Noël - Voyage en Slobodanie

Slobodan
Artiste Peintre
2 rue de la poissonerie
Vieux Nice

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Ile Eniger

5 Novembre 2015, 09:41am

Publié par Cheval fou (Sananes)

A ma fille

Regarde en arrière, il pleut des gens. Neige tremblée, mouchetée, tombée d'origines multiples. Mémoires anciennes donnant chair au présent, tu es leur sillage ma fille. Le passé n'est visible qu'au drapé du rideau qu'on soulève parfois. Dans cet avant de soi, les jeux, les histoires, les séductions, les ornements, tout se confond, se fond, chaque unique mêlé. Des murmures clapotent, il faut tendre la mémoire pour retrouver le fil. La langue est incertaine, la traduction aléatoire. Toujours les marionnettes courent pour échapper au bois mais leurs cendres transportent la force des vécus et tous travaux d’adductions d'autres. Jusqu'à toi mon enfant, ma puissante, leur mouture. Depuis les passages anciens figés, couturés, transformés, tu brèches l'élan de lumière crue, ton élan à vivre. Tu regardes et tu es. Tu construis chaque jour quelque chose qui regarde et qui est. De ce jour après jour, appuyée sur leurs traces, tu élances ta vie de racines solides. Tu te sais vivante dans ces métamorphoses qui gardent le noyau et démarquent ton être. Tu crées, tout au bout de leurs mains, cette nouvelle et unique flamboyance, la tienne. Et moi, ta mère, je suis de toute gratitude quand je te vois, présente.

Ile Eniger - Le raisin des ours - Éditions Chemins de Plume

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Jean-Marc La Frenière

6 Août 2015, 18:42pm

Publié par Cheval fou (Sananes)

Chaque bruit

À voir les hommes se vendre pour un salaire, courir après la gloire et s'empailler sur un trophée, s'entredéchirer pour un bout de papier, préférer le chrome à la lumière et la tôle d'une auto à la peau de pêche d'une femme, je me demande s'ils méritent l'amour.
On demande à l'enfant de devenir un homme sans lui apprendre à vivre. Les temps sont parallèles. On a toujours un pied dans l'un ou l'autre siècle. Le présent est à la rencontre de deux temps. Si chacun se pose les mêmes questions, les mêmes réponses manquent.
Quand je n'éclabousse pas la route de mille éclats de boue, ce sont les pages que je tache de mots. L'écriture est mon pays natal. Je n'étais rien avant les mots. Je m'habille d'images. Chaque page est la vertèbre d'une colonne verbale. Une encre bleue ou noire me fait battre le cœur tout autant que le sang. De l'orage de l'enfance au mystère d'écrire, un même éblouissement m'écarquille les yeux. Je suis un cri de bête dans la mangeoire des mots, le vol d'un pétrel dans le sillage de l'air, le couac d'un trombone que les klaxons canardent. Chaque bruit de l'eau, chaque murmure du vent, chaque hurlement de bête, chaque râle de vieillard, chaque cri d'enfant, introduit le chant dans le poème.
Chaque brin de paille, chaque grain de pollen, chaque senteur, chaque arôme, l'odeur de genêt des pages de Genet, celle du sel dans celles de Vigneault, chatouille mes narines.
Se pencher sur une fourmi n'empêche pas de voir le ciel ni la ligne d'horizon. Chaque pupille reflète un paysage. J'aime le temps perdu, les routes qui s'égarent, les questions sans réponse, les longues phrases de Proust ou celles plus lapidaires de Delteil. À force de grandir dans une maison sans livres, j'ai fini par habiter entre les mots, entre les lignes, entre les pages. J'ai bâti ma demeure dans le souffle du monde, le très vieux chant des hommes.
Je bivouaque dans les mots de la source au delta. En marchant, on a parfois l'impression d'inventer ce qu'on voit. Patauger dans la vase met de la boue dans la bouche. Escalader le roc donne le vertige aux mains. À chaque ruisseau, j'enjambe l'encre d'un cahier. Des centaines d'oiseaux jacassent dans mes phrases. Mot à mot, je me dépose au fond des choses comme une lie d'encre amère. À la gare des années, deux rides donnent l'âge sur le blanc visage d'une horloge. Au bout du quai, chacun attend la
mort et son train-train funèbre. Toutes les portes, un jour, se referment sur nous. Les oiseaux savent d'où ils viennent, où ils vont, mais les hommes qui errent sur les routes sans jamais s'arrêter en ignorent le but. Un chat les observe de loin, tout en lissant son poil et son museau de clown. Je ne sais plus parler aux hommes. L'ais-je jamais su? Je me sens étranger. Je cherche l'inaccessible. Je m'éloigne des villes. Il y a tant de visages dans une foule qu'on n'en voit plus aucun. Ici, les arbres ne font qu'un avec le paysage.
Ils se prolongent dans la terre. Je regarde les collines où grimpe la forêt, le passage du soleil et sa lumière entre les feuilles, l'appel du vent. Il y a toujours un lieu où l'horizon touche la terre. Toute la nature nous veut du bien, même les orages et les typhons. Tout est là où il doit être. C'est nous qui sommes les prédateurs. Il faut toute une vie pour cueillir la douceur. Il en reste si peu. Les mots sont comme du temps que l'on se met en bouche. Mes souvenirs portent des noms d'oiseaux, d'essences de bois, d'odeurs et de sons. J'ai la mémoire végétale, la pensée minérale, l'espérance animale. C'est le silence de chacun que je griffonne en vain. Trop d'insignifiances cachent la vie. La vérité de la mort me tient lieu de lumière.
Je n'ai vraiment jamais parlé avec mon père. Je l'ai connu par ses photographies, mais il y a tant d'invisible sur les albums de famille, tant d'inconnu sur les visages. Un ravin se creuse devant moi, le ravin des années, un ravin de soixante-six ans, un vieux ravin aux falaises de plus en plus abruptes. Je ne sais pas comment naissent mes livres. Lorsque j'écris, je suis entièrement ce que je fais, comme les oiseaux quand ils chantent ou les bêtes quand elles fouissent. Chaque phrase est une trace dans la boue, un rayon de lumière qui filtre sous la porte, une perle noire dans un écrin pourri. Les pattes noires des mots laissent des traces de pas, une odeur de voyelles. Leurs ratures salissent les planches de papier. La vie est bipolaire. Elle a ses hauts et ses bas, mais l'escalier reste le même. On doit toujours monter malgré tout. Les marches disparaissent à chaque nouveau pas. On doit s'accrocher à une rampe fictive. Le corps dépose une ombre sur le sol. Elle disparaît la nuit à la recherche du soleil. Que reste-t-il de nous? Les traces d'un feu de paille, une faille dans la mémoire, un peu d'eau dans l'ornière d'un pas. Les mots
coulent comme la sève des arbres ou le sang des menstrues. Leur odeur indispose ou exalte la soif. Il ne me reste de l'enfance qu'une peluche éventrée, un album d'images taché de confiture. La mort n'emporte qu'un cadavre, mais on ne sait plus quoi faire de la vie. Le cœur a des ratés mais continue de battre. Les doigts s'agitent dans le souffle des gestes. Les fleurs conversent avec la terre, les arbres avec le ciel. Les oiseaux continuent de voler. Les fourmis dans les jambes alimentent les pas. Le phénix vole encore avec ses ailes brûlées. Les fleurs ont des béquilles dans la cour aux miracles. Toujours à deux pas du naufrage, nous fabriquons avec des mots un radeau de fortune ou un tapis volant avec le fil de la parole. Toutes les heures ont bouclé leurs bagages. La vie les porte en titubant. Ce matin, j'écris du cimetière. Je cherche la paix, mais un vieillard tond le gazon. On n'entend plus les morts s'embrasser en silence, mais le bruit d'un moteur grignotant l'herbe fraîche. Aucune parole, aucun signe, je dois me contenter d'une voix intérieure. Le paysage vole mes yeux. C'est par lui que je vois. Une odeur de terre remue celle des fleurs. J'écris sur une table bancale. Les mots sautent à la ligne. La cale d'une phrase ne suffit à trouver l'équilibre. Je n'écris pas pour faire le beau, mais creuser mon terrier. Pas de héros, pas d'histoire, pas de scandale à se mettre sous la dent, pas de quoi tenir un journal, rameuter les clients, pas de compte à rendre, rien que la voix d'un loup, celle d'un mendiant, d'un rêveur, d'un enfant. L'absolu se cache dans les moindres détails. Ma vie est une longue vadrouille. L'appel du large est en papier, mais l'infini reste le même. Le pas d'une fourmi est un très long voyage. Je glisse sur une échelle de corde dans la falaise des années, une échelle de mots, une maille dans l'azur.
Même si mes pieds font corps avec la terre, bras ballants, je porte mon élan dans le vol des oiseaux et l'étreinte du ciel. Le voyage intérieur efface les frontières.

Jean-Marc La Frenière

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