Je me souviens
d’un enfant ébahi par la largeur de la vie,
par des millions d’étoiles assiégeant le paquebot
et toisant l’horizon,
d’un enfant debout à la proue du navire,
se sentant une âme de capitaine.
Il partait pour cet ailleurs que l’on nommait la France,
face à l’avenir, un nez de métal déchirait les vagues,
un goût de vent et d’embruns lui cinglait le visage.
La vie prenait saveur d’aventure,
il sentait l’intense
l’étreindre comme la caresse d’une promesse
quand soudain
un cri venant de l’arrière l’interpella,
"Un oiseau" ?
Ce n’était pas l’oiseau
qui annonce que la terre est proche,
non, c’était un passereau cap au Nord,
essayant de rejoindre le continent
et, comme un marin naufragé,
il regardait au loin l’île salvatrice,
il suivait le bateau.
Des heures durant
l’enfant l’a vu lutter,
effrayé par les passagers
et leurs cris d’encouragement.
Jamais il ne se posa sur le bateau.
J’avais dix ans
et mes prières ne l’ont pas sauvé.
Encore, son inutile combat me poursuit.
Inconsciemment,
déjà je savais que l’homme et l’oiseau
ne sont que passagers du jour et de la vie.
J’avais compris que rien
de ce qui souffre ne m’indiffère.
JMS
in "Homme, Où vas-tu ?"
À paraître
Photo Philippe Galazzo
Je suis un arbre qui marche
dans ce jardin où la pierre crie sa faim
où les larmes du ciel sont une pluie amère
un venin de chrome et d’oxyde
une banquise qui part
un ours qui meurt
Je suis un arbre qui marche
dans le sur-place de l’impuissance
je suis l'écorché du futur
Toi qui restes
dans le soleil spolié du rire
tu affronteras demain et ses djihads
la pierre a faim
la pierre sait
il n’est d’autre mur que la peur
d’autre barrière que la vanité du savoir
Toi qui restes
dans ce monde tailladé
aux mille frontières, la pierre rit
mur des différences
mur des indifférences
mur de la honte
mur de l’envie mur de solitude
mur barrière
barrière scintillante du dollar opulent
mur barrière muraille
muraille des pouvoirs arrogants
Je suis un arbre qui écoute
la peur serpente
la pierre dresse ses remparts
la pierre n’a pas de cœur
le murmure des oiseaux sages n’y peut rien
Je suis un arbre qui marche
et le monde croise à mes côtés
plus loin que le temps
le silence m’enracine dans l’absurdité du jour
je suis l’arbre qui crie à l’amour
et à la vie
petite, si j’ai peur c’est pour toi.
in “La diagonale du silence” aux Éditions Chemins de Plume
Composition de JMS nuages internet- arbre de Corinne Josseaux-Battavoine
Comment aimer la vie, comment se dire homme, se dire Juif, se dire Chrétien ou Musulman, se dire humain, quand l’on ne se reconnaît pas dans le regard de l’autre ?
J’ai vu l’enfant d’ailleurs celui qui s’est cherché sans jamais se trouver sur des routes de bonheur, celui qui, sous des tropiques faméliques, a sautillé entre la faim et les possibles du rêve, celui qui a joué au quitte ou double du "vis ou meurs" ; je l’ai vu au "gagne ou perd", lui qui maintenant, au naufrage du rêve, barbote près d’une barcasse à la dérive. Où est-il ce gamin aux confins de nulle part et du cri bleu de la nuit quand les sirènes du destin l’abandonnent à un bois flottant ?
Ne lui reste que la prière pour demander l’avenir, le cri et le sel pour sa faim, et rien d’autre. En ce terminus de l’espoir, la mer est si profonde, les oreilles et les regards si lointains, qu’aux semailles du rire perdu, un couteau noir lui arrache la colère de vivre. Où est-il, si loin de l’humain, le gamin de nulle part ?
À l’écologie des cœurs a-t-on oublié que la vie est une, qu’elle ne se segmente pas ? Y a-t-il un cœur réservé à la notoriété, à la richesse, aux premiers de cordée, un cœur barricadé derrière une invisible frontière, celle qui sépare les habitants de nulle part, les enfants et chiens des rues, les jardins assoiffés de l’animal de compagnie et de son maître ? Et rien pour l’homme de misère et le monde d’en bas ? De lui, l’adolescent qui se noie, ne reste-t-il qu’un enfant-clown entaillant ces abîmes du rêve où le cœur, de lui-même, s’arrache les dents et l’envie de mordre le jour ?
Parfois le pain de vie est si dur que l’on se demande pourquoi aller plus loin quand nulle part ailleurs une main ne se tend, et quand, là-bas, entre Coca et MacDo, la fée indifférence exulte de joie pour un ballon d’or.
Comment aimer la vie, comment se dire homme, Humain, quand l’on croit que le livre de l’autre est une barrière, que la richesse diplôme la noblesse ou qu’un titre de possession, qu’une frontière, donnent des droits, et quand un visage ou un corps non académiques, peuvent vous priver de l’égalité ?
Qui peut croire que la faim d’un enfant d’ailleurs, et même celle d’une bête, ne porte pas un même poids de douleurs que le cœur de nos enfants ? Que notre soif est différente de celle d’un arbre, d’un animal, d’un homme d’ailleurs ?
Habitant de la souffrance, si loin des joies de l’opulence, toi, de chair, de bois, d’épine, ou d’écailles, ne sommes-nous pas tous poussière d’étoiles, frères de la terre, de l’air, de l’eau, tout comme la biche, et l’enfant d’ailleurs ?
Y a-t-il un monde où le bonheur est indispensable et légitime à certains et un monde ailleurs où la vie, elle-même, et le bonheur ne sont qu’accessoires conjoncturels ?
Comment aimer la vie, se dire homme, Humain, quand l’on ne se reconnaît pas dans la souffrance de l’autre, de l’autre sous toutes ses formes ?
JMS
in "Homme, Où vas-tu ?"
À paraître
Illustration Philippe Galazzo
Un jour,
j’élèverai les enfants d’hommes
comme j’aimerais élever les arbres, les animaux
les monuments et les sanctuaires
et tout ce que l’on peut aimer
avec la tendresse que l’on doit à la vie
aux fleurs et à toutes les créatures.
Car nul n’a été créé pour être exploité ou mangé,
car nul, quelles que soient ses obligations,
n’est en droit d’oublier le respect.
Et j’ai prié,
prié pour que n’arrive pas l’extraterrestre
qui se comporterait comme un homme
et le mangerait, le mettrait en esclavage,
l’appellerait objet animé,
le ferait souffrir,
lui imposerait sa volonté !
C’est à cela que rêvait mon chat
quand je l’ai réveillé.
JMS
in "Homme, Où vas-tu ?"
À paraître
Illustration Philippe Galazzo
Parfois je suis persuadé que je vis dans le rêve d'une pierre au soleil qui s'invente un monde dans lequel je suis une particule qui se déplace. J'ai peur que la pierre se réveille et redevienne caillou, qu'elle m'oublie. Peut-être est-ce cela le mystère de vivre ! À la sortie d'un de ses rêves, la pierre a effacé mon chat et les fleurs du jardin, et je suis là, seul à me demander où vont les chats et les fleurs quand ils partent chassés par l'éveil d'une pierre. Peut-être en reste-t-il quelque chose ? Et peut-être, moi aussi, aurai-je une place en ce lieu ou résident peut-être aussi encore certains des miens. Les rêves de pierre sont des étoiles qui bougent et naviguent entre le ciel et l’avenir. Venu d’un atome premier, je cherche mon présent dans le passé. Fils d'un rêve cellulaire, je remonte la vie. Que reste-t-il de toi, de ma cellule originelle qui se fit poisson et fleur ? Tourne tournesol autour de millions de soleils, je suis l'enfant des multitudes, d'un arbre au caractère ombrageux, le frère d'un chat dévergondé qui inventa le jeu et la griffe oubliant les frayeurs de brousse ; je suis l'enfant d'un singe méditatif qui inventa le calcul et compliqua la raison, je suis de tout cela, et de vous aussi, fils des révolutions de la Terre et de l’évolution. Je ne vous oublie pas et j'ai mal quand vous maltraitez la progéniture de chair de sève et de sang qui m'enfantèrent. Je nous sais frères de vie sous le regard des pierres qui nous voient passer. Je suis une roche qui roule, un grain de vie dans le sablier qui court vers l'avenir. J'ai récolté la patience et la mémoire des jours. Ne tuez pas la vie, j'ai mal à la banquise, aux fils de l'enfance des millénaires perdus dans les années lumière où s'éteint le vivre ensemble. Qui êtes-vous frères de la cellule et de l'atome ? Où vont nos vies, nos douleurs, nos rêves ? Tourne, tourne le cosmos. Enfant du Vivant, j'ai oublié mon futur et me contente d'être là. Ne frappez pas les pierres qui dorment, les cœurs de bois, les cœurs de sang et la senteur des fleurs, j'ai le futur fragile.
Parfois,
à l'heure où le varech et le sable de mémoire
baladent leur tristesse,
là où le rêve s'éveille,
voyageur d'infini
je parcours d'autres temps,
accoste des senteurs
de piment doux, d'orange et de cumin,
une voix m'y berce,
celle d'une mère qui chantait
"duerme duerme négrito".
Ceux qui n'en savent rien disent
que je retourne en enfance,
mais non,
à l'effacement du jour
je combats la guerre et l’exil,
j'épouse ma jeunesse.
Sous une pluie de rires et de soleil,
c'est un ressac de passé
où l'homme visite sa source.
JMS
Là où les ventres forcés
ouvraient des berceaux sans pères
sans ciel, sans rires,
j'ai eu mal ma mère, mal mon père, mal pour vous.
Maudite soit l'humiliation,
et si le vent fut mauvais, j'ai pardonné au temps.
Quelle heure est-il, quel jour fait-il
que je m'y perde ?
La croissance des adieux vous enlève
à l'éventration du silence,
il pleut des arbres morts
pourtant, j'ai vu les cerisiers d'un printemps à Tlemcen* et la flamboyance des fruits d'espérance,
c'était en de lointains matins, en un monde disparu.
Tout part, tout s'efface, c'est le triomphe de la mort-sure,
l'écharpe barbare du souvenir est un collier de ciel et de soie
où l'hirondelle percute mes printemps.
Il y a des chants de pierre et des voix d'ailleurs
qui cabrent l'absence.
Mère, l'anneau à ton doigt cercle les décennies,
où es-tu dans la grisaille des bonheurs oubliés ?
J'ai mal mon père, mal pour toi, pour vous,
à l'explosion des spectres,
la nébuleuse du passé n'oublie rien.
Il est un détroit où je me rejoins,
je cherche un nid où abriter mon rire,
mais il est si tard à l'horloge des vies.
Je plie la distance,
le temps s'égrène plus vite que l'espoir,
demain je guérirai
au coin d'un rire revenu.
Nous avons connu l'heure du jasmin,
quand je reviendrai, mon père, ne m'oublie pas.
Sans rien dire,
il y a moins d'une semaine,
mars est parti
avant même que n'arrivent les œufs de Pâques
me laissant encore bélier
sur un cadran astral.
Infidèle,
l'année m'a posé un lapin,
me revoilà, Cheval fou,
avec sur ma table, l'avenir,
ce gâteau courant vers sa fin
sous l'auréole de bougies.
La flamme de l'instant brûle en moi
comme une étincelle de bonheur
alors qu'une fuite de calendrier
m'arrache des cheveux et du temps
et que, dans l'in-dimension des ères
et les reliefs du silence
quelque chose murmure :
seule la vie à conscience du temps,
seule elle comptabilise les jours.
Cheval fou perdu au derby de l'extravagant
où le trot passe au pas,
rien n'affecte pourtant mon envie
de croire à l'impossible,
de me sentir partie de ce Tout
où le vent sidéral me porte et me dissout.
Je suis frère de la cellule, de l'atome et du rêve
dans ce champ où l'infini
invite à nous croire
vivants et éternels.
Merci au jour,
merci à ceux qui manquent
à ceux qui m'ont offert le voyage.
L'automne s'est assis à ma porte et l'hiver est arrivé.
L'absence et le vide crépitent autour de l'égarement des jours,
le jardin se dépeuple,
c'est une neige de mots qui glisse dans un frisson d'oubli.
J'aurais tellement aimé que l'on se retrouve
ailleurs qu'en ce festoiement de nostalgies,
autour d'une de ces tables de bar
où l'alcool enivrait nos mots de promesses à la vie,
intraitables comme l'étaient nos utopies
quand à 20 ans le besoin de vivre haut faisait tonner le verbe.
Amis, je vous donne rendez-vous "Café Provence",
à l'heure des déraisons et du temps perdu.
Ressuscitez mes amis,
reconstruisons un monde plus vaste que nos déceptions,
toi qui parlais d'un monde sans travail et de robots qui trimeraient pour nous,
toi qui voulais réinventer un art non contrefait
où le génie ne serait pas provocation,
toi qui nous parlais de Krishnamurti et de nouvelle conscience,
et vous, vous qui frissonnez dans l'ombre des mémoires,
vous de l'au-delà de toutes les vies que j'ai eues,
de celles qui allaient d'échec en reconstruction,
de rêves en larmes, de désespoirs en euphories,
savez-vous qu'après avoir voulu en mourir,
à l'heure où viennent les enfants
j'ai trouvé le monde si beau
qu'avec ce qu'il me reste de vie
je voudrais rebâtir le futur
le repeupler de nous,
de nos doutes et de nos rêves.
Pas besoin d'architectes, de fils à plomb,
ensemble allons, à tort ou à raison,
sur cette passoire où le fil du temps s'écoule en nous emportant.
Peuple de ma mémoire,
je veux encore nourrir l'amour,
regarder les enfants et du profond de nos échecs
leur dire "votre tour est là".
Encore il faudra appeler le soleil
la révolution vit dans les cœurs,
aucun idéal n'est vain
quand on attend demain.
JMS
De pleins et de déliés,
de vides et d’idées,
petits puzzles de lettres
qui jouent et dansent dans ta tête,
les mots tu les crois à toi
mais dès qu'ils ont fait phrase,
dès qu'ils se croient nés d'un cri de papier,
ils sont comme des enfants
et ils appartiennent à l'œil qui les a lus,
à ceux qui les comprennent et qui les aiment !