Je suis fatigué de voir des responsables politiques se dire “au service de la France”, tout en se mettant au service de partis qui oublient une partie du pays. Fatigué de les voir agir avec sincérité, mais sans comprendre la mécanique réelle de nos institutions. Faute d’analyse, ils tentent de faire coïncider leurs idées avec ce qu’ils imaginent être les nécessités nationales, en rejouant indéfiniment la gauche contre la droite.
Il suffirait pourtant de regarder la réalité économique.
Nous ne sommes plus en 1945, lorsque le Gouvernement provisoire puis le gouvernement de Charles de Gaulle et la SFIO ont fixé les règles fiscales. À l’époque, le système était cohérent : la richesse dépendait du nombre de travailleurs, et les cotisations sociales reposaient sur une base large — petits commerces, paysannerie, artisanat, industrie dense en main-d’œuvre.
Mais la France a changé, pas les lois. Les petits commerces ont disparu, remplacés par une grande distribution qui concentre les flux financiers mais pas les emplois. L’industrie s’est automatisée et délocalisée, déportant emplois et profits vers des niches et paradis fiscaux. La paysannerie s’est mécanisée. Les profits financiers ont pris le relais, mais ils ne contribuent presque pas au financement social.
Depuis les années 1960, les chiffres sont sans appel :
le PIB a été multiplié par 10,
la masse salariale seulement par 7,5,
les salaires dans le PIB sont passée de 56 % à 42 %.
La richesse a explosé, mais la base de cotisation — le nombre de cotisants — s’est effondrée. Et pourtant, les prélèvements sociaux restent indexés sur le travail, comme si la France de 1945 existait encore.
Le résultat est mathématique : en reposant sur une base réduite, le financement social ne suit plus l’arithmétique de la richesse nationale.
L’aberration est visible dans les chiffres :
- un petit commerce (300 000 € de Chiffre d’Affaires) consacre 33 % de son activité au social,
- un supermarché (1500 000 €) n’en consacre que 10 %
- un hypermarché (6 000 000 €) seulement 7,5 %.
Le poids des charges est trois à quatre fois plus lourd pour ceux qui créent l’emploi que pour ceux qui captent les flux financiers, souvent en profitant de positions dominantes et d’importations de pays à bas salaires.
À l’évidence, le système social français est financé par ceux qui ont numériquement disparu, sans la contribution de ceux qui ont pris leur place. Tant que les responsables politiques ne comprendront pas cette rupture fondamentale — la rupture entre PIB et prélèvements sociaux — ils continueront à bricoler des réformes qui ne touchent jamais le cœur du problème.
Les dernières propositions, qui consistent à taxer les vieux et les démunis, n’apporteront rien.
La seule réforme cohérente consiste à sortir le financement du social de la masse salariale pour le transférer vers le chiffre d’affaires.
Une TVA sociale, accompagnée d’un soutien aux petits revenus, permettrait :
- de ne plus pénaliser l’emploi dans le petit commerce ;
- de taxer aussi les produits importés ;
- de faire contribuer tout ce qui est vendu, y compris le profit spéculatif ;
- sans pénaliser l’exportation, puisqu’elle en est exonérée.
Ce n’est pas une révolution idéologique : c’est une mise à jour comptable.
Le social doit être financé par la richesse produite, pas seulement par les salaires.
Une telle mutation sécuriserait le petit commerce, porteur de l’emploi de masse, et rétablirait enfin une justice fiscale adaptée à l’économie réelle.
JMS 15-09-26