Comment aimer la vie ?

Publié le par CHEVAL FOU (Jean-Michel Sananès)

Comment aimer la vie, comment se dire homme, se dire Juif, se dire Chrétien ou Musulman, se dire humain, quand l’on ne se reconnaît pas dans le regard de l’autre ?
J’ai vu l’enfant d’ailleurs celui qui s’est cherché sans jamais se trouver sur des routes de bonheur, celui qui, sous des tropiques faméliques, a sautillé entre la faim et les possibles du rêve, celui qui a joué au quitte ou double du "vis ou meurs" ; je l’ai vu au "gagne ou perd", lui qui maintenant, au naufrage du rêve, barbote près d’une barcasse à la dérive. Où est-il ce gamin aux confins de nulle part et du cri bleu de la nuit quand les sirènes du destin l’abandonnent à un bois flottant ?
Ne lui reste que la prière pour demander l’avenir, le cri et le sel pour sa faim, et rien d’autre. En ce terminus de l’espoir, la mer est si profonde, les oreilles et les regards si lointains, qu’aux semailles du rire perdu, un couteau noir lui arrache la colère de vivre. Où est-il, si loin de l’humain, le gamin de nulle part ?

À l’écologie des cœurs a-t-on oublié que la vie est une, qu’elle ne se segmente pas ? Y a-t-il un cœur réservé à la notoriété, à la richesse, aux premiers de cordée, un cœur barricadé derrière une invisible frontière, celle qui sépare les habitants de nulle part, les enfants et chiens des rues, les jardins assoiffés de l’animal de compagnie et de son maître ? Et rien pour l’homme de misère et le monde d’en bas ? De lui, l’adolescent qui se noie, ne reste-t-il qu’un enfant-clown entaillant ces abîmes du rêve où le cœur, de lui-même, s’arrache les dents et l’envie de mordre le jour ?
Parfois le pain de vie est si dur que l’on se demande pourquoi aller plus loin quand nulle part ailleurs une main ne se tend, et quand, là-bas, entre Coca et MacDo, la fée indifférence exulte de joie pour un ballon d’or.
Comment aimer la vie, comment se dire homme, Humain, quand l’on croit que le livre de l’autre est une barrière, que la richesse diplôme la noblesse ou qu’un titre de possession, qu’une frontière, donnent des droits, et quand un visage ou un corps non académiques, peuvent vous priver de l’égalité ?

Qui peut croire que la faim d’un enfant d’ailleurs, et même celle d’une bête, ne porte pas un même poids de douleurs que le cœur de nos enfants ? Que notre soif est différente de celle d’un arbre, d’un animal, d’un homme d’ailleurs ?
Habitant de la souffrance, si loin des joies de l’opulence, toi, de chair, de bois, d’épine, ou d’écailles, ne sommes-nous pas tous poussière d’étoiles, frères de la terre, de l’air, de l’eau, tout comme la biche, et l’enfant d’ailleurs ?
Y a-t-il un monde où le bonheur est indispensable et légitime à certains et un monde ailleurs où la vie, elle-même, et le bonheur ne sont qu’accessoires conjoncturels ?
Comment aimer la vie, se dire homme, Humain, quand l’on ne se reconnaît pas dans la souffrance de l’autre, de l’autre sous toutes ses formes ?

JMS
in "Homme, Où vas-tu ?"
À paraître
Illustration Philippe Galazzo

 

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