Carnet de notes
JMS - Carnet de notes
Aucune nuit n'est plus large que le rêve
On ne devient un homme que lorsque l’on comprend que la tendresse n’est pas une forme nécessiteuse de l’amour mais la pleine expression de l’amour hors des contingences des exigences du désir.
J’affirme que sans tendresse, il n’y a pas d’amour authentique.
JMS
Ô ma douce
Si tu savais, moi, ton ténébreux chevalier
Ton forgeur de rêves et de tendresse
Sous la lune aux clartés dépolies
Alors que le vent tire ses nuages
à l’ombre bleue d’une nostalgie attardée
Si tu savais
Moi, ton forgeur de rêves et de tendresse
Moi qui parcourt l’innocence des pays d’enfance
Je me suis fait attaquer
Ô ma douce
Ils sont venus à plusieurs
Ils sont venus du fond du printemps
Du profond de l’été et de partout
Ils ont déchiré ma quiétude et la saveur des lavandes
Maintenant, j'ai mal à mon orteil droit à mon pied gauche
Sans me monter le coup, j’ai mal partout
Par chance, ils ne s'en sont pris ni au cœur
Ni au noyau de mon âme
Ils n’ont rien touché de ma conscience ou de mon envie de rire
Ce n’est que du sang qu’ils m’ont arraché
Ô ma douce
Les as-essaims du clair de nuit
En bande sont venus
Leurs hordes-z-ailées m'ont mordu
Les bras les jambes
Tant et si bien que moi-même, ton capitaine courage
J'ai pris mes jambes à mon cou, mon tuba bleu
Et je me suis caché dans la baignoire
Modeste victoire
Les moustiques iront manger ailleurs
Rassure-toi, je ne leur ai pas dit que tu étais douce et délicieuse
Et surtout, je ne leur ai pas donné ton adresse
Si tu en vois, je n'y suis pour rien
Mais s'ils te disent je t'aime, alors sûr que j'y serai pour quelque chose.
JMS.
Tout bouge autour. La mer d'un bleu frais, les mouettes bavardes, un flot de monde dans les allées, et le soleil tout neuf brûlant ses cartouches d'été sur les tentes blanches du Salon du Livre. Nous sommes assis les uns à côté des autres, des oignons qui sèchent et sourient. Les gens vont, viennent, passent. Certains regardent, distraits, fermés, ou indifférents. D'autres approchent les livres comme des gourmandises, s'arrêtent, questionnent, s'intéressent. Un très vieux monsieur dit : "il y a des ombres qui restent". Parle-t-il de lui ou d'un souvenir qui guide ses mains ? Une dame cherche "de la vraie poésie". Pas celle comme la mienne qui ressemble aux mots de tous les jours mais "la vraie poésie avec des rimes et des titres". Elle s'éloigne dans un haussement d'épaule. Et la jeune anorexique dont les os des clavicules trouent son vêtement comme des moignons d'ailes avortées. Elle écoute, légère, la réponse que je donne à sa question, puis me demande quel est mon livre le plus triste, le feuillette et s'en va, transparente dans la foule épaisse. Et aussi le professeur, "j'ai tous vos livres, j'en parle dans ma classe de seconde littéraire". Tout ce remue-ménage de gens, de livres. Tout bouge autour. Dedans aussi. Et celle qui écrit accompagne l'élan, du regard, de l'âme. Le contact en plus des mots. Cette joie au milieu. La gratitude.
Ile Eniger - Le raisin des ours - à paraître
Elle s’approcha
Petite femme fine
Élégante et sobre
Au regard, une tristesse timide.
Un livre l’appelait, la happait
L’accrochait comme une ronce à la robe du destin.
Elle était là, face à lui
Captive d’une effrayante fascination, tétanisée.
À petit pas, elle oscilla longuement
Entre un livre sur les chats
Et le cri terrible d’un autre livre : "Lettre à mon Alzheimer"
Très longtemps elle sembla flotter entre les deux
Effeuillant le livre en tendresse chats
Puis s’approchant de l’autre.
À maintes reprises elle le saisit d’une main tremblante
Le titre de feu la brûlait
Une violence invisible la contraignait
À prendre, à poser puis reprendre ce livre
Une moisson de douleurs s’agitait entre ses mains.
Quand enfin elle réussit à entrouvrir les pages
Lèvres serrées, elle parcourut le chemin d’encre noire
Dans un silence d’enfant perdue dans la maison de l’ogre
Elle traversait l’intensité de chaque mot
En libérant quelques soupirs.
Un ralenti du temps la figeait dans un monde ailleurs
Ailleurs mais si proche de moi, si proche de nous
L'intensité du moment laminait toute respiration
Enfin elle me parla…
Parole de crucifiée aux barbelés de l’oubli
Sourire d’enfant perdue au mouroir de la vie
Demande désespérée : Pourquoi oublie-t-on qu’ils sont encore des hommes ?
Je posais de maigres mots sur l’insoutenable blessure.
La vieille dame à la tristesse timide
S’excusa de ne pouvoir acheter qu’un seul livre
Demanda une dédicace
Puis la foule l’emporta.
Depuis sa douleur me côtoie
Depuis je lui parle
Comme elle parle à l’absence.
JMS - Extrait de "Dieu, le silence et moi" - Editions Chemins de Plume
Dans cette France où Éric Cantona et Laurent Blanc font plus d’audimat que Victor Hugo, dans ce monde où les médias orchestrent la gloire, les poètes sont et restent les précaires chroniques de la notoriété, des marginaux de salon qu’il convient de ne pas trop montrer ! Il serait temps que politiciens et responsables d'événements dits culturels, apprennent que le vivre ensemble passe par une valorisation de la culture commune qui fait le ciment d’une identité.
Il est temps que l’on sache que la coupe du monde de football et les débauches financières qui font les choux gras des médias ne sont pas la Culture mais de l’événementiel ! Dans deux mille ans Homère, Proust, les philosophes, les poètes et les grands écrivains seront encore là ! Si aux hit-parades des chaînes de télévision, les émules d’Homère, Proust et autres littéraires sont minoritaires et moins visibles que les Hooligans, la Jet-Set et autres dérives ou excès, ils n’en restent pas moins notre véritable Culture.
Je remercie donc la ville de Nice et tous ceux qui luttent contre désacralisation de la Culture ; les écrivains qui appellent à une réflexion distancée des contraintes du profit et du plaisir ; les organisateurs du Salon du Livre de Nice qui ont fait une place aux poètes en les recevant cette année sans ségrégation aux tables d’écrivains ; les lecteurs qui, par leur présence, justifient cette fête du livre.
Hors la joie de retrouver une grande partie de la famille des poètes de Nice et des lecteurs avec qui j’ai tissé de vraies amitiés aux cours de dix années du Salon Littéraire, il y eut également des rencontres émouvantes. Comme cette dame belge de santé fragile programmant ses vacances en fonction des dates du Salon du Livre et se demandant chaque fois si elle sera en état de revenir l’année d'après me parler de ses amis les bêtes en feuilletant mes nouveaux livres. Moments de désarroi aussi : la visite d’une amie chère, sœur en poésie, qui depuis une dizaine d’années se bat contre une maladie qui l'ampute de ses muscles et qui cette année, poussée dans un fauteuil roulant, a fait l’effort de venir nous dire qu’elle ne nous oublie pas. Puis la visite d’une vieille dame à qui je dédie le texte qui suit. Et bien d'autres encore. Contacts bouleversants et justifiant l’envie d’écrire et de dire que les mots ont un sens, que la poésie plus que jamais doit être une fraternité d’âme.
Je dis à tous mes lecteurs merci, car le partage du mot ne se fait pas que dans l’écriture, il se fait dans l’espace d’une compréhension réciproque. Merci, amis invisibles de partager ce que le poète a de plus fragile : l’intimité de ses mots, de la joie à la douleur.
Je me connais trop bien, je n'irai pas en Orénoque. Là-bas il y a trop d'amis que je n'ai pas connus, trop d'hommes et de femmes qui travaillent dur, trop dur pour être libres ; et tant d'autres qui ont trop faim pour traverser le jour. Comment pourraient-ils penser à moi ou même penser au ballet des colibris !
Aussi pourquoi irais-je en Orénoque ?
Le nom chante et m'enchante, il habite des globes, des mappemondes, un coin des Amériques, et les rêves de mon enfance*… mais, ai-je eu une enfance ? Il y a si longtemps que j'en suis sorti.
La première fois où je me suis rencontré, je n'avais aucune dent à dresser contre la vie, j'étais un cri, un ventre, une peur blottie dans les bras de ma mère. J'avais trois mois et un père contre moi. Il dévastait le soleil comme une tendresse violée. Dans l'incendie de ses paroles, il était de feu et de lave brûlante, volcanique comme un orage-colère déchirant le ciel.
Entre le bruit et la tempête, ma mère s'agitait dans le miroir ovale. À ses côtés, un cri : le mien. J'habitais déjà l'incertitude d'être. Je me savais la chose en bout de cri, je m'observais, m'identifiais, m'élaborais un visage sans futur, sans envie. Je me reconnaissais dans le puissant désir de ne pas être là. Déjà je fréquentais l'étrange frayeur que l'on nomme le présent. Ma mère marchait entre le miroir et ses pleurs, déjà je me sentais étranger.
Je me connais trop bien, je n'irai pas en Orénoque. Les moustiques m'y attendent d'ailes fermes et les Warao* se moquent de moi. J'arpente la courbe descendante, je désenchante mes rêves. Il y a si longtemps que je suis sorti de l'enfance.
Depuis que je me suis rencontré, j'ai une dent, trois molaires et ma canine, dressées contre la vie.
Depuis, j'ai aperçu mon père cerné de peurs et de devoirs, l'amour toujours dissimulé entre colère et pudeur. La nuit l'a emporté, il est à jamais parti comme une parole non dite.
Je n'irai pas en Orénoque.
Chaque jour, j'invoque l'époque, la folie du monde et ses blessures.
Chaque jour, j'évoque les présidents dans la danse des billets verts, leurs breloques et les parures inutiles.
Chaque jour, je hurle, je bloque, je débloque, vogue et divague, apostrophe, défroque les dieux équivoques, les prophètes, et les morales univoques.
Chaque jour, je convoque, révoque les dieux Taylor, Marx, Mao, la horde du CAC 40 et les colloques du G20.
Chaque jour, je sais les maîtres du glauque et de la finance qui mènent leurs guerres sous la bannière loufoque de la déréglementation et du libéralisme. Partout, ils soudoient et tuent les peuples par réalisme économique. Chaque jour je vois les multitudes en loques et les enfants sans avenir.
Il y a trop d'amis que je ne connaîtrai pas, trop d'hommes et de femmes qui travaillent dur, trop dur pour être libres, et tant d'autres qui ne traverseront pas le jour.
Chaque jour je sais qu'en Orénoque, comme partout où les élites décident, brutalité et spoliations économiques ne sont pas des crimes.
Je viens du rêve lointain d'un auroch des prairies, je viens d'une larme soliloque et d'un jazz de coton qui rocke et lancine la mort et le blues de tempos en tempêtes éternelles. J'ai traversé leurs guerres inavouées et les festins rauques de la folie. Je viens d'une mémoire baroque où j'ai tant aimé la mort que la vie ne me fait plus peur.
Longtemps que j'ai déchiré le ciel et mes projets de haine. Je veux vivre nu dans un monde d'ambitions disloquées où les assassins du rêve seront châtiés.
Longtemps que je me suis rencontré, mais encore je me cherche.
Je n'ai pas trouvé où Il est.
La quête, la quête comme une longue solitude, Son silence comme une vieille habitude, je vais à ma rencontre.
Je n'habite pas en Orénoque.
*peuple de l'Orénoque
*Au pays de mon enfance, Jules Verne dans "Le superbe Orénoque", citait le département de l'Orénoque (divisé en trois provinces : Varinas, Guyana, Apure)
JMS
Pourquoi cet uniforme sur le dos de l’absence, ce matricule sur le vide, ce chronomètre à la place du cerveau, cette gâchette qui prolonge l’index ? Une maison hantée a remplacé le corps. La poussière s’accumule dans un cœur sans meuble. À quand les hommes ni soldats ni mendiants ? À quand les femmes ni vierges ni putains ? À quand ce monde rempli d’enfants où chaque bouche fait son pain ? À force de tout bétonner, il ne restera plus de vert que les parcours de golf et les cimetières. La marque des chaussures importe plus que l’endroit où elles vont. Entre les pluies de balles, la vie poursuit son cours. Au passage des tanks, le vent arrache les chapeaux. Les enfants sourient avec un bras en moins. Il y a de tout partout dissimulant le rien. Derrière les affiches, la haine pour nous voir met ses yeux de sniper.
La neige en fondant laisse entrevoir les plaies et bosses du paysage, les cicatrices du sol, la blessure des routes. Il y a des jours qui nous collent à la peau. D’autres ne sont que trois points entre les parenthèses. Des souvenirs se perdent et d’autres font semblant. Je porte sur le dos comme un vieux sac de ténèbres, un petit son de flûte dans la rumeur ambiante, un flacon d’aube dans la poche. Je préfère la bouteille d’eau cassée au milieu du désert à la coupe trop pleine d’un homme déjà saoul, la richesse du peu à la pauvreté du cœur. Il faut se méfier quand les pensées sont plus visibles que les actes. On se fait des idées et on pense qu’on pense. Qu’a-t-on fait du mot frère ? Qu’a-t-on fait du partage ? Je tends la main vers le bonheur comme une source vers la mer. Un tout petit brin d’herbe m’intéresse bien plus que tous les parlements, les banques, les châteaux en Espagne.
Le style est le chien de garde du poète. Il jappe trop souvent en mordillant ma plume. Je laisse la parole au découvreur de monde caché dans mon armoire. Durant la nuit, les arbres se rapprochent et les montagnes grandissent. Quand je me lève au matin, ils ont repris leur place, les montagnes leur taille. Sur le fleuve des choses, je navigue amont la côte et le vent hissé haut pour ne pas perdre le nord. La vie dépasse la pensée à la vitesse d’un enfant. Les érables coulent. La fumée chante dans les cabanes à sucre. Le parfum de la sève me monte à la tête. Dans les cercles du sang, le cœur de l’homme bat de l’écorce à l’aubier. La vie et la mort couchent ensemble dans le lit de la terre. Leurs forces se confondent dans la rumeur des plantes et l’appétit des bêtes. Une seconde de beauté nourrit les heures creuses.
Les arbres butent contre le ciel, faisant claquer matin une cymbale d’oiseaux. Les fleurs peu à peu sortent leur tête du dimanche. Le chien de l’aube s’éveille dans un désir de mordre. La chair de la pêche tient à la vie par le noyau, celle du réel par le rêve, celle de l’homme par le cœur. Je dévore des livres comme un ver d’oreille dans le bruit des moteurs. Les voix des hommes rapetissent quand un enfant grandit. Quand ils meurent, leurs paroles redeviennent géantes. Mère, la sueur à ma nuque me rappelle ton ventre. L’enfant plié dans une église est devenu voleur de pommes. J’ai les bras à l’affût, les mains en forme de bol. De l’ombre à la lumière, j’ai vécu plusieurs vies. Chaque phrase en est une. J’ai agrandi le temps dans la semaine des mots. Je tends l’oreille végétale. Les oiseaux dialoguent entre la terre et moi. On ne refuse pas un œuf qui éclot, la sève d’un bourgeon, un sourire d’enfant, une fleur sans fusil, une terre sans frontière, un pain de quatre livres attendant le partage dans l’ivresse de l’air. Le rêve et le réel existent dans la même substance.
Par la freniere - Publié dans : Prose
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Mille excuses, encore une fois, j’étais parti sans même me laisser un mot. Une urgence : vivre ailleurs dans le cœur d’un roman, d’un conte de fée, d’un polar. Il me fallait suivre une piste et remonter l’intuition. Je suis parti habiter l’urgence, au cœur d’un continent incertain. Je ne choisis pas mon chemin, il m’appelle.
J’ai eu peur, j’ai eu froid, le monde est une machine terrible cernée par les frontières de l’insoupçonnée beauté et de l’effroyable cri de la souffrance.
Sans carte, sans boussole, sans projet, sans rêve, affamé de tristesse et d’espoir, je me suis jeté dans ce départ intérieur.
Capitaine de mes rêves, je suis un homme mineur qui creuse l’intérieur du cri. Sherlock Holmes des crimes de l’intime, je piste le silence, le casse, l’élime en copeaux de mots, le file en ligne sinueuse, en armées de phrases, de points, de virgules, et de fautes. Les pourquoi, les où va-t-on ? Et autres pitreries de la conscience inconsciente, je les enferme, les interne, les cloue sur des pelures de papier.
Est-ce grave docteur Watson ?
Je cherche l’opium des rêves, m’abreuve à l’héroïne des pensées. Je quête, j’enquête, traverse le film des jours, me pends au filin des heures, me perds au dédale des années. Je cherche la conscience, docteur.
L’assassin de l’ombre me guette, me détaille, me vend à la criée des désespoirs, un cheveu par-ci, un rêve par là.
Je me cherche docteur, dans mon incompétence à sauver le monde, à vouloir sauver l’amour et à distribuer le bonheur. Je suis ce que j’ai toujours été un homme d’ailleurs, un exilé. Il y a longtemps que me cherche. Je suis un apatride qui ne se reconnaît nulle part. Je cherche le royaume des frères. J’ai peur. Le cynisme et la haine sont partout.
Je ne sais plus combattre, le monde n’est plus à ma taille.
Je cherche mon pays. Ils ont tué l’enfance.
JMS