Le mouton noir
Quand j’étais mouton noir
je ne savais pas ma couleur
j’avais des rêves coursiers d’étoiles
Enfant du rêve
entre ciel et lune, mémoire et futur
je voyageais en peaux de lapins
je bondissais en sauts de gazelles
je parcourais ma vie
sans que jamais rien ne me heurte
j’avais tout mon temps
j’avais l’âge du cœur
Quelle heure était-il donc quand je chantais ?
Quand je courais ?
Au matin, le vent tombait
Et repliait des crépuscules éreintés
le jour frappait à la porte et le soleil me levait
j’habitais l’ailleurs
La plage s’est éloignée, j’ai traversé des mers
j’ai porté la larme, le kaki, le fusil
j’ai traversé l’hiver
La Marseillaise s’est épaissie
elle marche comme une mémoire trahie
mes mains sont froides
je n’ai plus froid aux yeux
Quelle heure était-il ?
Le bourdon se souvient
je survolais l’alternative, les cartes
la diagonale du fou
les guirlandes, les horizons adjacents de l’espoir
j’étais mouton noir
je débusquais l’intense, les coups de poing
les accroche-cœurs, les crocs-en-patte du destin
je narguais la ride et la pendule
je me parlais français, anglais, chinois
en rêve, j’interrogeais le vieux chef Seattle
qui n’avait voulu vendre
ni le ciel, ni sa terre
je pleurais Lorca, Anne Franck, Allende
j’habitais une bulle bleue aux lisières du réel
j’habitais en cœur intérieur
en rires et rimes intérimaires de l’espoir
au nord, il y avait les barbelés
le cynisme, l’hiver et l’orage
je rêvais sans frontières
j’habitais loin
quelle heure était-il ?
L’heure avance
mes mains plissent de vieilles joie
au calendrier des griffes émoussées
mon chat regarde les souris danser
quel jour sommes-nous donc ?
Un soir, la lune s’est couchée
l’abeille du désir a fait la mouche du coche
j’ai tissé ma laine, coupé du bois
plié le jour, courbé le rire, raboté l’arc-en-ciel
c’était un jour où la misère souriait
quelle heure était-ce donc
quand ma colère est tombée ?
À l’horizon, je croise des hommes cassés
et des avenirs d’enfants sans rêves
je déneige la mémoire, je dis oui, je dis non
je suis mouton blanc
je ne rêve plus
je me repose sous un ciel toujours gris
je tricote une toile de soie
j’attends que le jour s’y prenne
Parfois entre la vie et le verbe
le bourdon se grise, me tient par la barbiche
je ne me raconte plus d’histoires
j’ai posé mon stylo
j’attends que la colère revienne.
JMS publié octobre 2010 in "Et leurs enfants pareils aux miens"
Avec toi,
Avec toi, Tristan, qui cherche "Un Homme Illimité",
et proclame "Ni Dieu, ni Maître, ni Drapeaux, ni frontières",
je dis: Ni religion ni dogme, seulement une conscience sans haine !
Une conscience qui n'ait besoin d'aucun crime pour exister,
une conscience sans peur de demander pardon pour le sang versé,
une conscience de Républicain espagnol qui craint plus de capituler que de mourir.
Avec toi, Tristan, qui a survécu à la violence des guerres,
et moi dont la mémoire s'accroche à tous ces hommes nos frères,
les Mandela, Luther King, Marquez, Hikmet, Kaufman*
les niés, les oubliés,
et nous, parmi toutes les voix de toutes les consciences,
parmi toutes les larmes d'Amérique, d'Afrique et des ghettos,
nous, perdus parmi nos "amours qui au loin nous suivent"*
et nos douleurs qui n'en finissent pas de mourir,
et tous ces espoirs qui du haut de chaque cri n'en finissent pas de renaître.
Avec toi, Tristan, sur ce chemin où le vent sème tant d'âmes sèches
je dis qu'il nous faudra tarir les larmes
et tendre des bras ouverts aux enfants qui viennent
et leur donner une Terre où les mots partage et amour
auront le goût du pain et des lendemains de conscience sans haine.
jms 28/08/2020
(*Aragon) (Bob Kaufman)
Mohamed, le philosophe de ma jeunesse - Petit voyage dans l'envers du jour
Photo d'un vieux compagnon de ma jeunesse : Mohamed,
et une des pages qui lui sont consacrées dans mon premier roman :
"Le Vieil homme disait - Algérie des années velours aux années de feu"
Le vieil homme c'est lui, le philosophe qui, dans mon enfance,
quand nous avions 8 ans nous racontait et nous expliquait le monde.

(Photo retrouvée par hasard sur internet en visionnant des extraits du film "Un de la légion", avec Fernandel)
Petit voyage dans l'envers du jour
- Michel, tu viens ? On va aux bonbons, en face.
Si la solitude est difficile à partager, le jeu est contagieux.
Oubliant tout, nous voici tous trois à galoper.
Voici, devant son étal, Mohamed, le marchand de bonbons, sous son turban roulé de toile grise qui semble taillé dans un de ces sarraus que portent les écoliers.
Un sourire triste agite sa moustache, décoiffant des dents jaunes. Le choix est vite fait. Cinq francs de l'époque, c'est juste le prix d'un paquet de pois chiches torréfiés. L'emballage est artisanal : une feuille de papier de cahier d'écolier torsadé en cornet. L'écriture à l'encre violette, les pâtés, les fautes d'orthographe, si savoureuses soient-elles, mêlées à nos pois chiches, ne nous choquent pas. Nous ne connaîtrons pas l'école avant la fin de l'été. Le cornet est vite déroulé et le papier restitué à Mohamed qui ne va pas tarder à le recycler.
Le butin est partagé. Les Mousquetaires sont heureux. Dans un cri qui n'admet pas de contestation, Zac commande :
- On rentre.
Mais non, Moktar veut poser une question au Vieil Homme
- Attends !...
- Mohamed, pourquoi est-ce que les fourmis travaillent... c'est le chef qui leur demande ?
L'air triste du marchand disparaît. Il réfléchit, il semble que l'air sous les palmiers du boulevard se soit raréfié, ses yeux se sont plissés, il lisse sa moustache en se reformulant la question :
- Pourquoi ? le chef des fourmis, il est méchant ?
Cela dit, il fronce le nez, rougit. Il semble que sa tension monte, quand, soudain, les cloches de l'église entament leur ramdam : BOUM-BOUM onze fois suivis d'un DONG.
Zac s'insurge :
- On rentre !
Mohamed lui adresse un sourire reconnaissant.
Mais non, Moktar ne bouge pas d'un pouce, le regard rivé aux lèvres du Vieil Homme. Enfin, elles se mettent à bouger et articulent :
- Les jets d'eaux et les oiseaux chantent.
Consternés, nous le regardons tous les trois. Vraiment cette réponse ne nous satisfait pas. Intrigué, prenant le risque de paraître idiot, je demande :
- Que veux-tu dire ?
- Écoute, vous, vous êtes comme les jets d'eau et les oiseaux : vous chantez. D'autres, comme les fourmis, ne se contenteront jamais du paradis, c'est le proverbe qui le dit !
Il me faut un complément d'informations. Aussi j'insiste et demande :
- Tu crois que certains n'aiment pas le paradis ?
- C'est pas ce que je veux dire. Avant, l'homme et les animaux ne travaillaient pas. Ils trouvaient du manger, ils mangeaient, ils n'en trouvaient pas, ils prenaient le soleil et tout le monde était content. Depuis, l'homme et les animaux, ils réfléchissent. La fourmi, elle veut du manger pour aujourd'hui, elle en veut pour demain et pour le mois prochain. L'homme c'est pire. Quand il est pieds nus, il veut des chaussures, quand il a les chaussures, il veut le vélo, et quand il a le vélo, il veut l'auto. Le paradis c'est quand il était content pieds nus. Il travaillait pas, il prenait les fruits et le soleil !
C'est beaucoup pour nos petites têtes. Nous réfléchissons. Mais c'est logique !
Zac met brutalement fin à notre réflexion :
- Mon père va me tuer... le bois... il faut que je l'aide...
Comme une volée d'oiseaux, nous nous envolons et Moktar, se souvenant des gâteaux dans le four, confond oiseau et fusée.
Essoufflés, nous arrivons tous trois au four banal.
Nous nous séparons dès l'entrée de la ville mauresque, dans une odeur de menthe et de mouton.
JMS
Merci Seigneur Covid.

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Humains inhumains, je vous déclare ma haine
j'en remercierais même le Seigneur Covid
quand il s'en prend à l'engeance des tortionnaires des abattoirs
et à celle des concentrationnaires de l'élevage.
Merci Seigneur Covid mais,
quand donc vous en prendrez-vous
à la gente pestilentielle des expérimentateurs de laboratoire,
aux docteurs Mabuse-de-tout qui font des vaches à hublots
et bâtissent des cages à souffrance et à viande ?
Si Dame Nature ou des crétins qui vous ressemblent
évidés de toute conscience et toute compassion
s'en prenaient à vos corps ou vos esprits
n'attendez pas nos larmes?
La mort est faite de vos idées,
la vie est faite de tout ce qui aime et souffre.
Vous êtes légion articulée des tortionnaires à pogrom
des génocidaires frustrés de leurs quotas d'enfants, de femmes et d'hommes.
Vous êtes exécuteurs scrupuleux qui, sur des corps encore chauds
savourent, jouissent, et tirent profit et gloire de la douleur donnée.
Vous êtes magiciens de l'horreur.
De tonnes de vie vous faites viandes et profits
agrémentés d'antibiotiques,
il vous faut de la quantité.
Mais je ne suis pas matière, je suis Animal,
j'ai un cœur et de la peur dans mon sang,
et je tremble devant toi, humain,
toi qui devrais être Animal responsable
qui au lieu de vénérer la vie et la protéger,
fabriques l'enfer.
Je suis la vache paisible, la poule inoffensive
tous les animaux torturés sur la terre que tu nous as volée.
Je te déclare offense à la conscience, humain,
je te déclare ma haine.
jms
Tu es partie ma vieille chatte
Noir ton avenir Bambou, noire ta peau et noir mon cœur.
C'est l'impuissance à soigner et à sauver qui m'est douloureuse
plus encore que de savoir finie la tendresse.
Cette bordure de cœur et nos regards croisés
qui mesuraient la taille de chaque instant,
les voilà restés là, cloués à l'instant fatal où
sans rébellion, s'est atténuée la vie jusqu'à disparaître.
C'est la culpabilité d'avoir préféré ta mort à l’agonie,
la souffrance vaut-elle la vie ? La vie vaut-elle la souffrance ?
Chaque choix a son prix de lâcheté et de courage.
Tu es partie ma vieille chatte
toujours restée enfant timide et prête au moindre bonheur.
Reste le sentiment d'avoir trahi l'amour et la vie,
courage et lâcheté à porter comme un fardeau,
voilà ce qui m'est lourd.
Mon chagrin,
je l'apprivoiserai comme le prix d’un vieux bonheur,
me reste un enfant à trois pattes
et à marcher droit derrière mon cœur.
JMS 21/08/20

Sa vie
Elle regarde sa vie
Son amour est à demi parti
Son corps est là mais son âme est ailleurs
C'est une parole au creux de la brûlure
La voix qui lui disait :
"Je n'ai besoin que de la peinture et toi"
Ce sont des pigments durcis et un cri brisé
À l'abandon dans l'atelier du peintre
Elle cherche un soleil effacé
Au matin, rien ne disparaît de ce qui n'est plus
Au soir, la larme immortelle ne sait pas sécher
Le jour porte sa douleur
C'est un chagrin plus long que le jour.
JMS

Un texte d'Ile Eniger : Un brin
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Le mot de JMS
Un texte d'Ile Eniger mais quel texte ! Quelle pureté dans le dépouillement d'un cri en diamant de silence. Le "cri", et pas un autre mot. "Le cri mauve des lavandes parfume la serpe", quelle symbolique, la douleur en devient une odeur et le mal n'est pas nommé. Rien n'est dit mais tout est dit, cela dans un monde immense où "Les arbres lentement élèvent leur bonté", et ou chacun peuple l'espace, comme il le peut "Être là, avec ce que l'on est, ce qu'il reste d'outils" sans jamais savoir la taille de l'instant "Nous ne savions pas que c'était le bonheur…".
Magnifique !
Un brin
Vers quoi tendre le cœur quand tout se désavoue ? Quand le vide se fait plus lourd qu'une montagne ? Quand la blancheur du jour nomme l'absence et sculpte la douleur ? Des sons d'absides pures amplifient le silence. L'erratique du vent conduit des ronciers de fleurs. Le cri mauve des lavandes parfume la serpe. Les arbres lentement élèvent leur bonté. L'embâcle d'un ruisseau donne à boire aux oiseaux. Un ciel de verre bleu allume le rien pour un brin de lumière. Être là, avec ce que l'on est, ce qu'il reste d'outils. Uniques et innocents dans le pouls de la Terre. Nous ne savions pas que c'était le bonheur, nous étions le bonheur.
Ile Eniger - Les mains frêles - (à paraître)
http://insula.over-blog.net/2020/08/un-brin.html
