De feuilles et d'oiseaux
J'aimerais tant habiter ce ciel de feuilles et d'oiseaux et ne jamais regarder en bas.
Ne plus voir courir au sol la peur des lendemains.
Ne rien savoir de ces heures où, entre chien et loup, la vie se joue au poker des fous.
Ne plus hurler quand on livre le vent, les fleurs et les enfants à la faucille des fossoyeurs de l'Histoire.
Ne rien savoir des dégommeurs du rêve.
Ne plus entendre les jardiniers du crime, leur fumier, leur chiendent, leur râteau, parler d'amour dans le crépitement de gueules de loup et la joie des chrysanthèmes.
Ne rien savoir de l'élite des sourds qui dînent au caviar dans leurs repas d'affaires au nez des affamés.
Ne plus rien entendre des maîtres chanteurs sourds-muets qui, sans sourciller, applaudissent la mort quand la marée-chaussée, au ciel jette des orties, de la poudre et du feu dans les hourras d'une foire grandiloquente où l'on brade la peau humaine.
Ne plus les entendre parler de pétrole et de bienséance quand la parole endimanchée appelle à des parades au pas de loi.
Ne plus voir applaudir ces messieurs de la haute finance qui, du ciel, ne connaissent que les cols blancs des vautours et qui vendent l'acier au cours du canon, si pressés de nous voir tous tomber dans la souricière funeste des tisserands de linceuls, nous parlent d'avenir et envoient les hommes à la mort.
Je ne veux plus entendre les discours toni-truants des persifleurs de haines, leurs envolées lyriques qui résonnent comme des injures à la vie, leurs nostalgies d'un siècle qui s'enivre de ses vieilles blessures et oublient que demain nos enfants piailleront comme des oiseaux gourmands d'alphabets d'amour.
Je ne veux plus les bréviaires de promesses d'hommes niant que les différences sont les facettes premières de la beauté.
Je ne veux pas jouer à triche et gagne.
Je ne sais qui, de vit ou meurt, a la meilleure donne.
Je ne sais que le goût des larmes et le cœur des mères.
Mais j'aimerais tant habiter ce ciel de feuilles et d'oiseaux, et croire que Quelqu'un nous écoute..
JMS 24/03/2022
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" Printemps. " Huile sur toile.
Valery Vladimirovich Vatenin, 1967.
Se reverra-t-on ? (Lettre à l'enfance algérienne)
Froisse et défroisse le ciel, le mot et les amitiés asthéniques.
Et toi, mon ami de si loin venu mais déjà parti, revois-tu notre rue ?
Dans les fissures du ciel et de l'heure, vois-tu là-bas l'absence, et le chevreuil qui court dans l'ombre des bois ?
Un homme ici-bas fond le plomb qui le tuera. La terre tourne sur elle-même comme une robe de derviche tourneur, danseur dont la prière n'arrêtera pas la balle.
Me vois-tu qui me perd dans la danse des jours?
Se reverra-t-on ? Ils sont si loin nos vingt ans.
Au matin, je vais, comme un homme éparpillé sur le sable d'une plage oubliée, disséquer l'ossature du mot Vivre. J'y cherche la vie jusqu'à sa racine secrète, jusqu'à l'intime. Mais qui donc sait reconnecter le temps, revivre en mémoires tous les moments perdus ?
Je me souviens de l'hirondelle dans la cour, du chat et de l'escalier.
Mains tendues je marche en aveugle mais me cogne à l'oubli.
Qui étais-je pour l'hirondelle, pour son carré de ciel et de soleil ?
J'ai faim d'impossible, j'attends des hirondelles et des nuits d'étoiles étoffées d'un rire d'amis que rien ne déchire.
La mort est un silence au ventre des tombeaux qui se débat comme un absent qui ne veut pas l'oubli. Là d'où je viens, deux pieds dans le néant, mes rêves dansaient avec les étoiles.
La chaleur des nuits, sur papier teinté de firmament, s'irisait comme un poème dans mes soirées algériennes.
Lecteur invisible, j'ouvrais chaque constellation, chaque cri de martinet. Chaque syllabe d'étoiles filantes griffaient le mystère et un goût d'infini. Je ne savais rien de la déchirure ni du poème fermé.
Et toi mon pays, mon ami disparu, quand mes mots s'enfuient, quand le cœur bat des accords de sang et de passion, quand le chagrin est un navire sous l'écume, sais-tu que je suis un homme sans sillage dans ce qui me reste d'avenir ?
Encore il faudra que je te parle de cette maison aux fenêtres de vent qui accueillait les moineaux, du grand platane, et d'un môme à tête de piaf qui jouait sur le perron d'une porte qui ne trouve plus ses clefs.
Tout a changé, ici le ciel est si vide que les étoiles sont tombées, les êtres s'y croisent sans se regarder. Un vide sidéral les noie, une camisole d'indifférence est posée sur chaque regard.
La terre tourne sur elle-même comme une valse qui m'emportera.
Ils sont si loin nos vingt ans. Se reverra-t-on ?
JMS
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Ile Eniger - Extrait de "Les pluriels du silence (à paraître)"
Ile Eniger - Les pluriels du silence (à paraître)
insula.over-blog.net/
Entre vivants et souvenirs et encore la haine
Court la haine,
ce chien de guerre qui aboie
dans la bouche des canons,
qui explose dans le cœur des hommes
court, court,
entre vivants et souvenirs.
Il n'y a pas de petites proies,
je pense à un enfant de trois ans
une balle tirée dans la tête,
à ces millions de victimes du couteau
et de balles tirées dans le ventre
des femmes qui jonchent les terres
du Congo et d'ailleurs,
je pense aux deux fois assassinés
par l'horreur et le silence.
Il n'y a pas de petits crimes
pas de petits morts,
je pense aux oubliés,
aux partis en fumée,
je pense à ce chien de guerre
qui hante les rues
de Marioupol et d'ailleurs,
aux violeurs et aux soldats qui jubilent,
je pense à ceux qui partent
et ceux qui survivront
la mémoire chargée d'ignominie.
Tous les crimes ont une même taille
c'est l'âme humaine qu'on assassine
c'est la vie qu'on entaille.
Je pense à ce chien de guerre
les crocs dans le sang,
Je pense à la haine qui chante
et à la conscience qui se tait.
jms 20/03/22
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Viens (lettre à Léo)
Allons viens
viens, j'ai des chips
un fond de bonheur et du coca
viens, pour toi j'ai des croquettes
viens mon chat
dehors il pleut de la guerre et de la douleur
viens, viens avant le grand éclair
viens, ma bête, mon fauve de salon
mon tigre à trois pattes
viens avant qu'ils ne nous lyophilisent
avant que le malheur ne traverse la rue
viens, j'ai de la caresse à donner
et si je t'avais dit "la vie quelle aventure !"
ne crains rien, je voyage en pantoufles
viens mon chat
loin de nous, laissons jouer les humains
viens mon petit sac à douceur
viens et ne crains rien pour aller à demain
je ne veux plus rien savoir
ouvre ton moteur à ronrons
viens, j'ai fermé ma porte.
jms
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Léo
Et mon cri (Depuis ce texte de mars 2015 six millions de morts)
Tu as pris mon cri
tu l’as, étripé, essoré, lavé
tu l’as noyé dans le silence
noyé dans ses larmes
tu as tourné la page
les talons
je n’étais qu’une image
dans l’annuaire des douleurs
7 secondes de compassion
pour un crime trop loin
et mon cri
mon cri est resté là étendu
à l’encoignure d’un œil humide
piétiné par des oreilles fermées
alors
je n’ai plus rien dit
alors
je n’ai plus parlé
plus pleuré
j’ai ramassé mon cri
je l’ai séché
je l’ai plié
et près d’elle
sous ton silence
j’ai creusé un trou
pour y enterrer
et
Au Congo
aucun cri orphelin
ne cherche plus d’oreilles
jms in "Et leurs enfants pareils aux miens"

Je ferme ma gueule et je pleure
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L'âme
ils sont milliards d'échos dispersés dans l'universalité de la seconde,
à leurs portes, mon œil et tout l'irraisonnable de la raison
savent que la beauté n'est que la peau d'apparence des âmes,
combien de têtes charmantes, de fleurs, de joliesses endimanchées
ont-elles porté, en elles, la mort et le crime ?
Tout a une âme,
l'esquisse de cette pensée qui se fera poème,
les odeurs, les mots, les chansons, la couleur des rires,
les pierres, le chemin, l'instant, le visible, l'invisible,
le vivant et le passé en sont imprégnés.
Les âmes sentent
le printemps et ses espérances, la vie,
la colère, le désespoir, l'envie, la mort,
elles sont en cet enfant qui pleure et me froisse le cœur,
en l'image de l'odieux posée sur un écran TV,
en l'image-soleil d'une fleur qui réveille la saison.
Il me suffit de lire Prévert pour y trouver mon âme d'enfant,
Ferré pour y entendre vibrer le cri des misères,
La Frenière pour sentir le frisson de l'herbe,
Ile Eniger pour percevoir l'exactitude du cri
Mireille Barbieri pour respirer le souffle de la Provence,
entrer dans un tableau de Slobodan pour aller plus haut que le rêve.
Tout a une âme,
L'arbre qui gémit au coup de la hache,
la fleur qui saigne sous le pas.
Elle est dans regard de qui côtoie la conscience.
Laissez-moi fuir les belles phrases,
me tenir loin de l'envie qui se fait convoitise,
loin de ceux qui font chanter la haine et la guerre.
Toutes les âmes n'ont pas la même taille,
je sais l'immensité de celle du moineau,
de celle effrayée de l'animal aux portes de l'abattoir,
et la monstrueuse, qui oriente le couteau et le fusil.
Perdu dans l'infini,
je suis parcelle de l'âme originelle
celle de terre et d'eau
venue d'un temps géologique
où la poussière flirtait avec la vie.
Je suis celui qui écoute et creuse encore l'espoir
dans les parfums d'un printemps qui vient,
celui qui pleure au jardin des âmes
quand, là-bas, le canon résonne.
Je suis celui qui, dans la transcendance du jour,
cherche l'âme du verbe Aimer.
Le sais-Tu ?
Où que j'aille, j'écrirai,
du Nord de mes inconstances au Sud de mes regrets,
de l'Est de mes désirs aux ailleurs du temps et de la mémoire.
Qu'y a-t-il plus loin que l'Ouest,
plus loin que le crépuscule des aimants ?
M'as-Tu connu ?
Et moi qui ne sais rien, je Te demanderai :
Dis-moi qui je suis
car je ne sais plus d'où je viens.
As-Tu un autre corps que celui qu'enferme ma question ?
As-tu une autre voix que celle de l'énigme ?
As-Tu une réponse à m'offrir ?
Je T'ai cherché partout, j'ai scruté le futur et le passé,
traversé le cristal, regardé en moi sans jamais Te trouver.
Je n'ai croisé que l'attente des enfants et la peur des vieillards.
Encore et encore, je Te demanderai :
Pourquoi n'es-Tu pas venu ?
Moi, l'athée qui tutoyais l'infini, traquant Dieu et la beauté,
de mes mains percées, comme un cœur oublié,
j'agripperai le vent, les heures et ma peur.
Dans le chevauchement des jours, j'irai,
sans savoir où, sans savoir quand.
Dans la traversée des diagonales,
je chercherai un nom qui aille à Ton pas.
Où que j'aille, moi, l'athée qui Te tutoyais,
je m'écrirai sur la page blanche de Tes silences,
je nous écrirai,
le sais-Tu ?
Je cherche une aile qui sache le lointain,
une branche sur l'arbre aux oiseaux,
une feuille, un rire, un regard
où suspendre cette musique qui parle de l'enfance.
Était-ce une comptine ?
Moi, l'athée qui tutoyais l'Impossible
sur l'aride chemin des consciences,
je cherche une route qui soit mienne,
une griffure de miroir qui nous assemble.
Peut-être me rencontrerai-je,
un soir, dans un bar à oubli,
ou une nuit, dans les fumigènes de l'espoir.
Écoute, écoute,
est-ce un bruit de guerre, un cri ?
Une frayeur ou des voix d’enfants ?
Le souffle d'une migration d'âmes ?
Le sais-Tu ?
Déjà, j'ai mal de froid
comme le corps des mots quand la vie s'en va,
quand le sens s'égare.
Demain je reviendrai,
le matin avant l'éveil de la ville,
je reviendrai dans le sommeil des savoirs.
Demain, des hommes, en restera-il ?
Le sais-tu ?
Moi, l'athée qui tutoyait Dieu,
je reviendrai Te demander :
Dis-moi pourquoi je suis venu
moi qui partirai,
inconsolable,
sans avoir sauvé le monde.
JMS