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textes de jms

Je suis la frontière

Publié le par CHEVAL FOU (Jean-Michel Sananès)

Perdu dans l'opium des craquelures de l'absence,
je dérive dans les parenthèses du moi.
Je suis la frontière de mon nom,
j'arrime les vieilles palpitations de la Question,
je me cherche dans l'oblique des transparences,
je respire jusqu'aux déchirures du rire.
Des clowns se noient dans le jardin des larmes
là où, dans les eaux croupies, Monet faisait ses emplettes,
l'ombre du vacarme est un oubli qui m'efface.
Au crépuscule, pas besoin d'amulette, là-bas une gifle me réveillera,
mais l'instant court,
les mots coagulent, se désagrègent,
se font bruit, clameur, débordent.
J'ai peur des phrases brusquées, des onomatopées de la déraison,
le cri est noir,
s'y agitent les lieux communs d'un patrimoine cosmique.
Je viens du futur,
la mort, le bonheur, le futur, c'est où ?
Autour de moi la vie est une feuille d'automne
ciselée par les ailes d'un vent qui l'emporte.
L'errance des mots plein ciel, des gazouillis d'enfance,
enfonce des chemins de frayeurs tracées,
j'écris mes cicatrices et le doute
sur la peau, parchemin en quête d'avenir.
Les rides se maquillent et le rire cabre ses larmes,
j'avance à reculons dans le brouhaha,
je suis d'ailleurs,
je suis la frontière du vent, de la pluie, d'autrui.
Chacun porte sa douleur,
l'amour est une douceur,
vivre est un programme.
Aller plus loin, aller plus loin, aller plus loin,
écrire, écrire, écrire,
et dire l'amour, la joie, l'espérance.
La musique dépassera l'hiver.

JMS 12/01/23

 

Publié dans Textes de JMS

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L'âge me gagne.

Publié le par CHEVAL FOU (Jean-Michel Sananès)

L'âge me gagne. Sur la vie qui me reste, sous le temps qui joue, coule la cascade des rires, le goût du sel et des peurs, coulent encore des rivières de verbes, d'espoirs et d'envies.
Dans l'envers "du rajeunir", vivre n'est plus un devoir, mais une envie d'aimer, de voir, et de dire. J'écoute, je scrute, mais qu'en est-il du silence quand tant de visages, de regards, d'amis d'encre vive, s'agitent, griffent, ouvrent les voix du non-oubli sur les vertiges du jour ?
Où suis-je dans ce no man's land des mémoires où l'enfance n'en finit pas de sombrer. Inlassable, je suis un cueilleur de mirages, de noms, de phrases et d'échos. Que reste-t-il des mots, des poèmes que je ne sais oublier, des trahisons que je voudrais effacées ?
Un chemin d'ombre me mène à ma mère, à mon père, à mes amis, à mes douleurs.
Je suis en berne de rêves mais je veux reconstruire le passé, vous voir chanter dans les clameurs d'autre temps. J'ai des bonheurs égarés, je veux revoir les enfants, le temps des aurores où, au pied d'arbres de noël, devant quelques mystérieux emballages, nous attendions que les parents s'éveillent. Mais quand l'avenir s'emballe, le passé n'est-il pas toujours qu'une poignée de vent vide, une question qui ne veut pas de réponse ?
Qui sait ce que demain réserve ? Déjà, les frayeurs dansent, n'en est-il pas toujours ainsi ?
J'ai mal aux affections, aux amours, aux amis disparus, et aux promesses. J'ai peur de la larme sur les joues de qui j'aime, j'ai peur des lendemains quand le siècle se gâte, j'ai mal de ce que je n'ai pas su faire. Pourquoi mon père, n'ai-je pas été le miracle que tu attendais ? Au pays d'avant, le temps arrime l'enfance des exils. Les bruits d'une école et d'une guerre, l'épine d'un regard, parlent encore plus fort que la raison. Il n'y a pas de fleurs dans ma mémoire mais de l'amour et des regrets. Que me manquait-il mon père qui adoucisse ton regard ? Un chemin d'ombre me mène à toi, y trouverai-je la lueur d'une approbation, l'expression d'une tendresse, des bras ouverts ? Le temps perdu mène ses enquêtes. Où étais-tu quand je te cherchais ? C'est bête, je vis ici, et toi en allé, ma mémoire s'évente aux marelles du souvenir, j'apprends à vivre loin des mots que tu n'as pas dits. Je suis d'ailleurs et d'ici. Je vis. J'écris pour nous retrouver, lis-tu mes courriers ?

JMS-Janvier 23

Publié dans Textes de JMS

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J'irai loin,

Publié le par Cheval fou (Sananès)

J’irai loin,
mais jamais assez loin
dans la prison des mots
dans les scléroses de l’âge

Aux confins de ma peau
je voyage sans bagages
mais je traîne mes boulets,
des rires endommagés
un coin de moi dans la poche
un sourire qui dérive
et un éclat de givre

Quand je n’arrive plus à me suivre
J’assois le silence et je stagne

J’irai loin,
mais jamais assez loin
dans les mers sans sillages
dans l’enfance sans visage
jamais assez loin
pour aller ailleurs
d’où j’étais, à où je suis

D’où je viens, à où je vais
J’égrène les absences
Un myosotis vrille le présent
Je ne suis jamais où je m’attends

Où es-tu quand je ne suis pas là ?

JMS - in "De moi à moi" et dans De pluie et d'étoiles (compilation) Éditions Chemins de Plume - 12 Euros

Publié dans Textes de JMS

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Un texte de JMS - Musique et voix de Franck Berthoux

Publié le par CHEVAL FOU (Jean-Michel Sananès)

 

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Le cri du caféier

Publié le par Cheval fou (Sananès)

C'était il longtemps, si long-temps que ni toi ni moi étions là.
Le temps meublait le silence, on n'avait pas encore inventé le cri.
La souris attendait le gruyère et le chat n'habitait pas encore l'Egypte. 
La terre était peuplée de brocolis sauvages et de brontosaures affamés en quête de pâture sous des nuits enlunées.


Paniqué un caféier conscient du danger, partit mettre à l'abri sa progéniture, le plus loin possible, il visita la terre et fit des maisons au bout du monde, en Arabie, en Afrique et en Colombie pensant que ses bébés caféiers - prenez en de la graine- seraient hors danger. 

Hélas, après avoir mangé les brocolis sauvages et les brontosaures affamés, la bête à deux pattes, celle qui marchait debout, debout comme un arbre avec deux bouts de pattes, joua à inventer.
Elle inventa le cri, le crime, le lard, le larcin, le beurre, l'argent du beurre et aussi l'argent qui ne fait pas le bonheur. Mais la bête n'était jamais satisfaite aussi recommença-t-elle à inventer. Elle s'inventa un nom Homme.  Elle inventa le bateau, inventa des rames, inventa des voiles, soumis les femmes, les bateaux à voiles. Puis elle captura un chameau puis deux puis plus, en fit des queues leu leu, en fit des caravanes et fouilla de font en comble et d'est en ouest l'univers contenu dans ses cartes.
Brutal comme le silence quand on tait les oiseaux, la bête se glissa partout comme une rumeur, je dis bien comme "une rumeur" et non comme un "on dit". Ce fut une rumeur qui tourna mal, car en fait, très vite elle devint  un "on fait", mais pas n'importe quel "on fait", ce fut le plus terrible de tous, ce fut un "on fait tout et n'importe quoi".
Cela, était il y a longtemps, mais pas aussi longtemps que quand vivaient les brocolis sauvages et les brontosaures affamés, même, si ni toi, ni moi n'étions pas encore là.
En ce temps là, le  brouhaha  meublait le silence et le silence  ne parlait plus que dans les temps morts. Le cri habitait partout. La lune ne parlait plus aux étoiles. Elle se contentait d'être belle et pâle comme le désespoir d'un enfant serin qui sait que le Père Noël ne lit jamais les lettres qu'il reçoit.
Les montagnes fatiguées de bouger et de cracher le feu, ne voulurent plus marcher et s'assirent là où elles étaient, sous les étoiles, pour regarder la lune pâle, sans rien dire et impassible. Le ciel lourd se reposa, inconscient du danger, pourtant la bête à deux pattes jouait.
Là bas, paniqué un caféier entendait monter le danger.
Aux aubes mourantes arrivaient des armées de bêtes à deux pattes.
A nuits tombantes elles repartaient des sacs entiers de bébés bonne-graine, gentilles et tétanisées au fond des sacs. De cette atroce situation les papa caféiers tirèrent une expression qui formulait au mieux le le désespoir : être au fond du sac.
A l'autre bout du monde la bête qui avait inventé le cri, le crime, le lard, le larcin, le beurre, l'argent du beurre et aussi l'argent qui ne fait pas le bonheur, avait maintenant inventé le café noir, le café au lait, le café au lit, le café croissant, café moka et les marrons glacés. Pour cela, elle grillait les bébés bonne-graine. D'horribles machines à torréfier inventaient l'ère industrielle. Les bateaux à rames, les bateaux sans rame, les bateaux à voiles et ceux qui n'en n'avaient pas périssaient, comme fanent en nostalgie inutile, les rêves de brocolis sauvages et de brontosaures affamés quand le temps est passé et que le sang fragmenté des caféiers se brise en odeurs enivrantes et charnues.
Cela agitait et agaçait terriblement le caféier qui se fit énormément de caféine.
La bête à deux pattes avait été le plus loin possible, au bout du monde, avait trouvé : en Arabie, en Afrique et en Colombie la maison des caféiers.


Depuis les caféiers savent le cosmos n'est pas assez grand pour que quiconque échappe à la bête  qui avait mangé les brocolis sauvages et les brontosaures affamés

Jean-Michel Sananès - in Aube Fantasque autobiographie d'un vieux rêveur - Editions Chemins de Plume - 12 Euros

Publié dans Textes de JMS

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1er mai 2022

Publié le par CHEVAL FOU (Jean-Michel Sananès)

En ce mois de mai
où un peuple se fait massacrer,
quand l'utopie d'une fraternité
entre les hommes
et celui d'un sauvetage de la planète
fait ses adieux au rêve,


quand seul le malheur
et la peur des sanctions électorales
appellent à la raison,


quand, ici et ailleurs,
les enfants et les hommes du labeur,
aux espérances étriquées,
dans le désenchantement de la promesse,
oublient de battre le pavé,


parce que
quelque chose en moi,
dans l'indigence de l'espoir,
 ne veut pas mourir,
encore je vous livre
quelques lignes de mon recueil de 2007
.
Opus 24
Requiem pour 1968


***
Je croyais en Tes mondes infinis
car je suis chien de mémoire
fidèle comme le remords


Dans un ailleurs
Tu étais là
parfois je Te nommais


Je Te savais parmi nous
je chantais à Tes côtés.

 
Opus 24
Je me rappelle ces temps
où les Lolita, pour un baiser
pour un tour de bras
volaient de brefs instants au banal


Un brin d’encens à la main
elles se disaient
égales aux  hommes
les ouvriers rêvaient


Pour un Krishna, pour un Jésus
pour un Dylan, pour un Donavan
les hauts-parleurs jetaient l’amour


Les yeux  jetaient du rire
les oiseaux parlaient tendresse
Martin Luther faisait un rêve
Dieu dansait à nos côtés


Sur les pavés du pouvoir
les "bien-pensants" outrés
pactisaient autour des guerres


Du Chili au Vietnam
ils jouaient du crime et du napalm


Je regardais les "hommes de bien"
ils jouaient
à faire courir la mort


De Charonne au Biafra
ils étaient là à vendre leurs couteaux
à vendre leurs canons


Sur la cartographie de la misère
les grands
verrouillaient le monde
essaimaient leurs corruptions
ancraient leurs dictatures
dépossédaient les peuples
capitalisaient les étoiles
ensemençaient le futur de Forgeard* goulus
et autres détrousseurs de rêves et de richesses
ils nous préparaient leur monde.

 
*(aujourd'hui nous dirions les Carlos Ghosn et autres comparses)

 In Opus 24  Requiem pour 1968
Publié aux Éditions Chemins de Plume 

Publié dans Textes de JMS

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Se reverra-t-on ? (Lettre à l'enfance algérienne)

Publié le par CHEVAL FOU (Jean-Michel Sananès)

Froisse et défroisse le ciel, le mot et les amitiés asthéniques.
Et toi, mon ami de si loin venu mais déjà parti, revois-tu notre rue ?
Dans les fissures du ciel et de l'heure, vois-tu là-bas l'absence, et le chevreuil qui court dans l'ombre des bois ?
Un homme ici-bas fond le plomb qui le tuera. La terre tourne sur elle-même comme une robe de derviche tourneur, danseur dont la prière n'arrêtera pas la balle.
Me vois-tu qui me perd dans la danse des jours?
Se reverra-t-on ? Ils sont si loin nos vingt ans.
Au matin, je vais, comme un homme éparpillé sur le sable d'une plage
oubliée, disséquer l'ossature du mot Vivre. J'y cherche la vie jusqu'à sa racine secrète, jusqu'à l'intime. Mais qui donc sait reconnecter le temps, revivre en mémoires tous les moments perdus ?
Je me souviens de l'hirondelle dans la cour, du chat et de l'escalier.
Mains tendues je marche en aveugle mais me cogne à l'oubli.
Qui étais-je pour l'hirondelle, pour son carré de ciel et de soleil ?
J'ai faim d'impossible, j'attends des hirondelles et des nuits d'étoiles étoffées d'un rire d'amis que rien ne déchire.
La mort est un silence au ventre des tombeaux qui se débat comme un absent qui ne veut pas l'oubli. Là d'où je viens, deux pieds dans le néant, mes rêves dansaient avec les étoiles.
La chaleur des nuits, sur papier teinté de firmament, s'irisait comme un poème dans mes soirées algériennes.
Lecteur invisible, j'ouvrais chaque constellation, chaque cri de martinet. Chaque syllabe d'étoiles filantes griffaient le mystère et un goût d'infini. Je ne savais rien de la déchirure ni du poème fermé.
Et toi mon pays, mon ami disparu, quand mes mots s'enfuient, quand le cœur bat des accords de sang et de passion, quand le chagrin est un navire sous l'écume, sais-tu que je suis un homme sans sillage dans ce qui me reste d'avenir ?
Encore il faudra que je te parle de cette maison aux fenêtres de vent qui accueillait les moineaux, du grand platane, et d'un môme à tête de piaf qui jouait sur le perron d'une porte qui ne trouve plus ses clefs.
Tout a changé, ici le ciel est si vide que les étoiles sont tombées, les êtres s'y croisent sans se regarder. Un vide sidéral les noie, une camisole d'indifférence est posée sur chaque regard.
La terre tourne sur elle-même comme une valse qui m'emportera.
Ils sont si loin nos vingt ans. Se reverra-t-on ?

JMS

 

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1968/2021 Où est passé l'espoir ?

Publié le par CHEVAL FOU (Jean-Michel Sananès)

1er Mai 2021

En ce mois de mai où  le rêve
ici et ailleurs
joue son désenchantement
en Sol majeur
je vous livre quelques lignes de mon recueil de 2007
parce qu'il est des espoirs qui ne veulent pas mourir


Jean-Michel Sananès
Opus 24
Requiem pour 1968


Je croyais en Tes mondes infinis
car je suis chien de mémoire
fidèle comme le remords

Dans un ailleurs
Tu étais là
parfois je Te nommais

Je Te savais parmi nous
je chantais à Tes côtés.


Opus 24
Je me rappelle ces temps
où les Lolitas, pour un baiser
pour un tour de bras
volaient de brefs instants au banal

Un brin d’encens à la main
elles se disaient
égales aux  hommes
Les ouvriers rêvaient

Pour un Krishna, pour un Jésus
pour un Dylan, pour un Donavan
les hauts-parleurs jetaient l’amour

Les yeux  jetaient du rire
les oiseaux  parlaient tendresse
Martin Luther faisait un rêve
Dieu dansait à nos côtés

Sur les pavés du pouvoir
les "bien-pensants" outrés
pactisaient autour des guerres

Du Chili au Viet nam
ils jouaient du crime et du napalm

Je regardais les "hommes de bien"
ils jouaient
à faire courir la mort

De Charonne au Biafra
ils étaient là à vendre leurs couteaux
à vendre leurs canons

Sur la cartographie de la misère
les grands
verrouillaient le monde
essaimaient leurs corruptions
ancraient leurs dictatures
dépossédaient les peuples
capitalisaient les étoiles
ensemençaient le futur de Forgeard goulus
et autres détrousseurs de rêves et de richesses
ils nous préparaient leur monde.

Publié chez Éditions Chemins de Plume

  ***

Mais, mai 2021
en ce temps
où il est toujours bonheur d'être là et d'avoir des amis...

Mai, reviendras-tu
 avec l'espoir de sauver le monde ?

JMS

 

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Toutes les mémoires sont miennes

Publié le par CHEVAL FOU (Jean-Michel Sananès)

Mémoires de tueurs glorifiés
mémoires de victimes
toutes les mémoires sont miennes.

Celle de cet autre que j'ai tant aimé
celle de celui que j'ai détesté
celle de celui qui tua mes frères
celle des assassins de peuples
celle de tous ceux qui vont
ambitions en avant et fusils en tête
celle de ceux qui vont au nom de Dieu
de ceux qui ne se savent pas diables
de ceux qui me préfèreraient mort
de ceux qui affament les enfants
les laissant ventre gonflé, gisant dans la misère
de ceux qui tuèrent nos pères
comme d'autres arrachaient la peau des enfants phoques
de ceux qui emplissent cimetières et fosses communes
de ceux qui ne trouvèrent jamais le chemin
et ne savaient pas que nous étions frères
venus d'une lointaine cellule aux embruns marins

Aucun d'entre eux ne savait que nous étions frères
aucun n'avait vu le baiser des colombes
la douleur des mères pareille à celle des mamans biches
à celle des guenons de laboratoire
à celles des femmes devant la mort d'un enfant
quand l'injustice ou le fusil exulte.

Toutes les mémoires, toutes les larmes sont miennes
car je suis du peuple de la vie
et seuls les espoirs m'écrivent au futur.

JMS18/11/2020

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Mohamed, le philosophe de ma jeunesse - Petit voyage dans l'envers du jour

Publié le par CHEVAL FOU (Jean-Michel Sananès)

Photo d'un vieux compagnon de ma jeunesse : Mohamed,
et une des pages qui lui sont consacrées dans mon premier roman :
"Le Vieil homme disait - Algérie des années velours aux années de feu"
Le vieil homme c'est lui, le philosophe qui, dans mon enfance,

quand nous avions 8 ans nous racontait et nous expliquait le monde.
 

(Photo retrouvée par hasard sur internet en visionnant des extraits du film "Un de la légion", avec Fernandel)

 

Petit voyage dans l'envers du jour

 

- Michel, tu viens ? On va aux bonbons, en face.

Si la solitude est difficile à partager, le jeu est contagieux.

Oubliant tout, nous voici tous trois à galoper.

Voici, devant son étal, Mohamed, le marchand de bonbons, sous son turban roulé de toile grise qui semble taillé dans un de ces sarraus que portent les écoliers.

Un sourire triste agite sa moustache, décoiffant des dents jaunes. Le choix est vite fait. Cinq francs de l'époque, c'est juste le prix d'un paquet de pois chiches torréfiés. L'emballage est artisanal : une feuille de papier de cahier d'écolier torsadé en cornet. L'écriture à l'encre violette, les pâtés, les fautes d'orthographe, si savoureuses soient-elles, mêlées à nos pois chiches, ne nous choquent pas. Nous ne connaîtrons pas l'école avant la fin de l'été. Le cornet est vite déroulé et le papier restitué à Mohamed qui ne va pas tarder à le recycler.

Le butin est partagé. Les Mousquetaires sont heureux. Dans un cri qui n'admet pas de contestation, Zac commande :

- On rentre.

Mais non, Moktar veut poser une question au Vieil Homme

- Attends !...

- Mohamed, pourquoi est-ce que les fourmis travaillent... c'est le chef qui leur demande ?

L'air triste du marchand disparaît. Il réfléchit, il semble que l'air sous les palmiers du boulevard se soit raréfié, ses yeux se sont plissés, il lisse sa moustache en se reformulant la question :

- Pourquoi ? le chef des fourmis, il est méchant ?

Cela dit, il fronce le nez, rougit. Il semble que sa tension monte, quand, soudain, les cloches de l'église entament leur ramdam : BOUM-BOUM onze fois suivis d'un  DONG.

Zac s'insurge :

- On rentre !

Mohamed lui adresse un sourire reconnaissant.

Mais non, Moktar ne bouge pas d'un pouce, le regard rivé aux lèvres du Vieil Homme. Enfin, elles se mettent à bouger et articulent :

- Les jets d'eaux et les oiseaux chantent.

Consternés, nous le regardons tous les trois. Vraiment cette réponse ne nous satisfait pas. Intrigué, prenant le risque de paraître idiot, je demande :

- Que veux-tu dire ?

- Écoute, vous, vous êtes comme les jets d'eau et les oiseaux : vous chantez. D'autres, comme les fourmis, ne se contenteront jamais du paradis, c'est le proverbe qui le dit !

Il me faut un complément d'informations. Aussi j'insiste et demande :

- Tu crois que certains n'aiment pas le paradis ?

- C'est pas ce que je veux dire. Avant, l'homme et les animaux ne travaillaient pas. Ils trouvaient du manger, ils mangeaient, ils n'en trouvaient pas, ils prenaient le soleil et tout le monde était content. Depuis, l'homme et les animaux, ils réfléchissent. La fourmi, elle veut du manger pour aujourd'hui, elle en veut pour demain et pour le mois prochain. L'homme c'est pire. Quand il est pieds nus, il veut des chaussures, quand il a les chaussures, il veut le vélo, et quand il a le vélo, il veut l'auto. Le paradis c'est quand il était content pieds nus. Il travaillait pas, il prenait les fruits et le soleil !

C'est beaucoup pour nos petites têtes. Nous réfléchissons. Mais c'est logique !

Zac met brutalement fin à notre réflexion :

- Mon père va me tuer... le bois... il faut que je l'aide...

 

Comme une volée d'oiseaux, nous nous envolons et Moktar, se souvenant des gâteaux dans le four, confond oiseau et fusée.

Essoufflés, nous arrivons tous trois au four banal.

Nous nous séparons dès l'entrée de la ville mauresque, dans une odeur de menthe et de mouton.

 

JMS

 

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