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ILE ENIGER

Publié le par Cheval fou (Sananes)

De plus en plus renarde, un peu mordante, plus proche de l'essentiel que du monde courant, dire m'est de plus en plus étranger. Inutile. Aujourd'hui grelotte. Moins deux degrés, la terre se replie. Les graines se taisent. Un ciel neigeux grisaille et coupe comme une cisaille. Quelques oiseaux mendient, boules de plumes et d'air, voix gelées comme celle des ruisseaux. L'hiver jalonne, feuilles humides, muettes conditions, froids sans gants. Eparpillements, pourrissements. Pas de grands feux sur l'humide austérité. Le froid reste vide, les mains glacées. Lassitude de face. Ce matin, le jardinier protège d'un voile d'hivernage les arbres qui craignent le gel. Ce sont de beaux gestes, des gestes sûrs, qui ajoutent à la bonté originelle.

Ile Eniger - La maison dans les airs (à paraître)

http://insula.over-blog.net/

Publié dans Ils disent

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B. LA COLLINE AUX CIGALES

Publié le par Cheval fou (Sananes)

Affreux, je ne t’écris plus.

Chacun côtoie la pluie

Cette mer démantelée

Et sans escorte

Chacun connaît la glace

Enroulée sur le sable

Mais, rien ne parle de tes lèvres

Comme cette plaie ouverte

D’où jaillissent les spasmes de l’éclair.

 

                          Doigts pesant la vieillesse,

                          Il est dit l’heure sans plume

                          Où chaque silence est un aveu

                          Où chaque parodie est un luxe

                          Au-dessus de la misère

                          D’une lune affamée.

 

                                              J’ai l’âme dans le cœur

                                              Un ciré d’ombres et de chiffres

                                              Pour compter les assauts

                                              De la mort sur ma nuque nue

                                              Une lame inconnue plantée

                                              Dans l’écorce du jour.

 

                          Mon corps raconte son histoire

                          A la nuit qui l’écoute à peine

                          Demain, la rombière grimacera

                          Sur la girouette qui s’ennuie

                          Seule, sur l’échafaud du temps.

                          Il pleut et pourtant le ciel est clair

 

Toujours partir, jamais rester

Aimer, chérir,

Et puis au diable Vauvert

Ta main est une rose pour le sable

Je l’ai gobée toute entière

J’ai le rot joli sur le bout des doigts.

 

http://lacollineauxciga.canalblog.com

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Ile Eniger

Publié le par Cheval fou (Sananes)

C'est fou comme tout s'éclaire quand est confiant ! Joyeuses, les mains piaffent. De petits démons farceurs tirent les manches.  Je pioche dans un tas de mots, j'en ferai bien quelque chose. Des éclats de lumière chatouillent les idées allongées sur la page. Des phrases chahutent, bavardage enjoué. On ne saura jamais tout le plaisir d'un bavardage. Une légèreté de moineau effronté picore le papier. Le carnet piaille comme une cour de récréation. Aujourd'hui, je n'ai de pays que cette joie délicieusement vivante sur ses pattes d'encre. Il fait vacances dans l'allégresse du poignet. Le papier s'enflamme, allumé de soleil.

Publié dans Ils disent

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B. "LA COLLINE AUX CIGALES"

Publié le par Cheval fou (Sananes)

Solitaire, sans être dépossédé, ni de soi, ni des autres. Mais seul. Dans le miroir des souvenirs accolés aux tempes blanchies, hier est dans le rappel, dans l’écho des voix gisantes au cœur des terres tremblantes. Des mots blancs et bleus suintent de mes doigts. Des rangées entières de vert se cachent dans les arbres. Ma page est une colline, un vallon boursouflé. Je t’écris assis dans mon corps. De solides verrous cadenassent mes paupières. Sur mes étagères, une vieille photo de toi cherche l’oubli. 

Je ne deviens pas l’isolement et la fermeture que les ombres proposent, je pose juste mon cœur dans la farine où se déplace ton visage.   

Prolongement dans la voie verticale. Je parviens au cratère fumant dans le miroir. Comme un brouillard transparent tissé sur l’eau immobile, l’égarement s’engouffre dans la résurgence. De ces heures épiées dans les couloirs de l’angoisse, ma solitude se vide comme une agitation disparaît soudainement. L’absence est une imposture. Rien n’existe d’autre que soi. Tu es là où je suis et je suis où l’amour se défenestre.  

Il me semble quelquefois que je m’apprivoise de mes haines les plus exiguës. Mais, je me pardonne de n’être que cela lorsque je me reconnais. Dans la pièce d’à côté, un autre que moi-même ne manque pas l’occasion de me rappeler qu’une vie sans mémoire n’existe pas. Je lui tourne le dos. Car, il s’agit ici de réconcilier la plume et l’enclume et de réunir sur le même chemin l’eau et le feu. Il me faut conquérir à la mémoire la récolte laisser en amont et faire fructifier le grain. L’utopie est une terre fertile.

Tu n’apparaîtras plus à la porte de ma chambre ou arrivant d’un dépôt de lumière. Du vent entre les pierres, mon esprit s’ajoute au sable. Je n’entends plus ton pas dans le jardin. Clairière tamisée dans le corps du rêve. Je te sens, tu es brève. La mer se replie, des crabes s’enfouissent. Au matin, la promesse nue d’une blancheur nouvelle. Pourtant ton regard cinglant sous les feuilles qu’une main caresse.

Des cailloux sur l’épaule, le cœur à l’étroit, et cette source sans origine. Cette cascade de frissons qui délivrent. Mon corps sans mesure à la rencontre de l’immensité dans le semblant des ondes qui chaussent l’ossature. Ici, la solitude connaît la rigueur de ce qui se tait. Dans cette bassine de nuages où rien ne s’éponge, je vais, parcourant, avec des mots, ausculter les tempes fragiles de ce qui demeure encore vivant. Des braises et de l’herbe sèche s’efforcent au partage.

 

http://lacollineauxciga.canalblog.com/


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Jean-Marc La Frenière : Prix du Public 2011 au Québec

Publié le par Cheval fou (Sananes)

 

JEAN-MARC LA FRENIÈRE, vient de recevoir, au Québec, le Prix du Public 2011 pour l'ensemble de son oeuvre. Cette prestigieuse récompense lui sera remise lors du Festival International de Poésie de Trois-Rivières (30 septembre au 9 octobre 2011).

 

 

Bibliographie Jean-Marc La Frenière :
- L'autre versant (2006)
Éditions Chemins de Plume 
- Parce que (2007)
Éditions Chemins de Plume 
- Manquablement (2009)
Éditions Chemins de Plume 
- J'écris avec la terre (à paraître décembre 2011)
Éditions Chemins de Plume 
- Un feu me hante
(2010) Éditions Art-le-Sabord/Québec -  Illustrations Lino  - (Prix Nouvelle Voix en Littérature)
- La langue est mon pays
(2010) Éditions Trois-Pistoles/Québec

   

Il manque l'essentiel

Petit, je ne jouais pas aux Indiens et aux Cowboys. J’arpentais la forêt, me prenant pour un loup. Je préférais les fleurs sauvages, la neige, le froid, les mésanges qui prient, les petites épées d’aubépine à l’écran lisse des écrans. En regardant le monsieur d’à côté, toujours malade et mal en point depuis la mort de son fils, je pensais à Dieu avec rancune. J’ai du perdre la foi lorsque mon chien est mort, écrasé par un train. Sans liberté, il est impossible d’aller plus loin, de repousser ses limites, de trouver la lumière. Sans amour, il manque l’essentiel. Il y en a qui traversent la vie les yeux clos, le cœur absent, le doigt dans le nez, la pédale au plancher, le portefeuille bandé, une montre dans la tête, sans se faire écraser. Ceux qui les suivent doivent ramasser les cadavres et les blessés qu’ils laissent. Je suis plutôt parmi les lents qui marchent au ras de l’herbe, saluant les insectes en regardant le ciel. Je n’ai jamais lu en esthète. Je dévore les mots comme on le fait d’un pain. J’écris en affamé qui recherche la source. Le soleil se lève derrière la colline. Sa tête de géant émerge des nuages, colorant de rose la brume sur le lac. J’aime cette heure humide où les grillons dorment encore. Il y règne une qualité particulière de silence.

 

Le jour peine à se lever. La brume s’attarde, emmêlée aux nuages. J’ai parcouru tant de pays mais le seul qui m’attire encore est celui de ma tête. Trop de neurones restent fermés. Je les entrouvre de la pointe d’un crayon. Je me perds sur la route. À tout moment, je me retourne pour voir si j’y suis. Est-ce l’ombre d’un autre ? Je me rejoins un peu plus loin. Je m’agrippe au néant. Je fais l’effort d’avancer. J’entretiens d'un feu brûlant les murs qui m’habitent. Quand la conscience me revient, je marche sur le bas-côté parmi les herbes tendres. Je n’ai aucun souvenir d’être venu ici. Un pic bois me regarde, jouké sur une branche, la huppe de travers comme un coup de pinceau. Le brouillard s’est levé. Le soleil sourit parmi les tournesols. Je ne suis plus qu’un œil fasciné qui absorbe tout.

 

La journée n’a pas encore pris son élan. Elle titube d’heure en heure. Des corbeaux croassent quelque part. Je me surprends à parler seul. Je m’adosse au tronc d’un arbre pour mieux me recueillir. Je me laisse ballotter par le rêve. Des lieux, des évènements, des paysages surgissent dans ma tête. Où êtes-vous mes copains, mes amis, mes frères ? Il y a toujours un mur entre les mots et ce qu’on voudrait dire. Les caresses les plus douces ne peuvent pas s’écrire. Jamais un crayon ne remplacera la main. L’enfant que je fus vit toujours en moi. C’est lui qui court à perdre haleine dans l’herbe des mots, s’écorche les genoux sur une virgule, la voix étranglée d’émotion. Dans la maison du cœur, un oiseau laisse un nid, quelques notes furtives, un duvet d’espérance. La terre donne ce qu’elle reçoit. Chaque bourgeon se gonfle de la tension des feuilles. Même l’ombre se charge d’une énergie solaire. Les trembles faseillent. Les abeilles bourdonnent. Les oiseaux chantent. Leurs ailes dansent dans mes phrases avec de l’encre et du pollen. La vie s’affirme dans les arbres et la poussière de l’eau, soit par la sève ou le plancton, la chlorophylle ou le limon, l’odeur de l’iode ou celle du fruit. J’avance entre les arbres. D’invisibles regards accompagnent les bruits. Chaque vérité recèle son secret. La faim a fait le pain, la fatigue le rêve. La fleur se purifie par sa complexité. La source s’agrandit des terres qui la boivent.

 

Allant vers l’intérieur, je cherche qui nous sommes. Je m’étends sur le sol. Le visage plongé dans les odeurs de l’herbe, je laisse la terre monter vers moi. Une même sève anime le fouillis des racines, les bras tendus des branches, le frémissement des feuilles. La pluie pose un baiser sur les lèvres du vent et le soleil caresse les hanches des collines. Dans la grande nuit des hommes, seuls les mots d’amour apportent la lumière et font grandir la flamme. Il y a longtemps déjà que l’on peint sur la pierre. Depuis le fond des âges, des bêtes millénaires témoignent pour la vie sur les parois rocheuses. Les images et les mots laissent entrevoir l’âme. Une énergie circule de l’insecte à la pierre, de la chair à l’étoile. Je demeure en attente de tout ce qui peut sourdre, toutes ces présences, ces voix, ces rumeurs, ces rythmes. Chaque pas sur le chemin doit conduire à la source. Je porte en moi tous ceux que j’aime. Ils me revitalisent et m’indiquent la voie.


Texte de Jean-Marc La Freniere - Publié dans : Prose

 http://lafreniere.over-blog.net

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Zorica Sentic

Publié le par Cheval fou (Sananes)

je n ai pas de toit
 
moi, je n'ai pas de maison,  je n'ai pas de gîte
pas un abri, pas un seul nid ne m' abrite
je n'aime pas les plafonds bas ni les toitures
et les villas voilées de clôtures
qui font trempette sur la plage
hors de prix ça !
et plus de mon âge 
 
moi, je n'aime que les images et les sons
les rires et les soupirs
la moisson des chansons
les frissons et les gémirs
les abeilles, les guêpes et les cigales
les fourmis, les frelons, et les mygales
ça ne me fait ni rime ni raison
puisque les oiseaux n'ont ni toit ni maison
 
je n’ai pour amants que des mots taris
et un deux vieux ordinateurs pour maris
dans le jardin poussent des citrons vert-opales
tout juste ronds, à peine ovales
et  là, quelques vagues bleus à l'âme
jeux de couleurs, jeu de femme
 
j’entends souvent  pleurer les palmes du palmier
et les olives flirter avec ce tordu d’ olivier
si si, c’est vrai de vrai !
il suffit de regarder, au frais
a la bonne heure
les abeilles qui se butinent en cœur
les fleurs qui  ne se dévoilent
qu’à la brillance des étoiles
oh oui !
les étoiles brillent
et les planètes scintillent
tu connais ça !
eh l'autre !
comme si tu ne savais pas !
bon,  écoute voir la suite
je suis au bord de la cuite !
et les guêpes m'embêtent
les moustiques m’astiquent
et vive l’alouette !
une fourmi rieuse se pique
et le temps stoppe
je dois prendre une cloppe
non !
bien sur, petit con !
ma pendule est morte
et la pluie inonde une terre morte
l'orage gronde, grand son !
le  réveil vermeil
m’éveille au soleil
je gratte une ronde
pour quatre-vingts tours du monde
  
moi, je n'ai ni maison ni toit
oh, ça va !
on ne me la fait pas !
fous-rires de fourmis, mouettes moqueuses :
elles me recausent, les gueuses
d’un étrange oiseau qui gobe mes fruits
dans l'après midi.
il file sans un mot
à la vue du corbeau
ma coccinelle  revient  souvent
donner des nouvelles d'un ancien amant
   
mais tais-toi !
je ne t'ai rien dit
pourquoi tu souris ?
 
fraises des bois, murmures de mûres
bocal vide !
plus de confitures !
j’hésite entre des coquillages à la vanille
et un sorbet de pacotilles
mais, je n'aime pas les maisons de là-bas
parce que je n'ai ni  maison ni  toit
je ne t'ai pas non plus
je n’aurais pas dû…
et alors ?
alors et alors !
je veux retrouver les images des sons forts
ma passerelle d'amitié et mes retraites d'amours
mon abri de liberté, mes mots à rebours
mes amis cachés dans mon ordinateur
mes bêtes, l’alouette, la mygale et une fleur
 
et pour photographier les murmures du silence
je construirai une tour pour chatouiller
le ciel et  assouvir ma vengeance
et peut être enfin édifier
un phare sans couleur
un clocher alentour
un beffroi  de malheur
le donjon sans secours
 
ce serait une flèche du temps
avec  toi, l’éternel
un foyer  pour cent ans
singulier et pluriel
une maison trempée dans les nuages
une maison de renard perdu sur la plage
une maison dans les dunes
pour combler mes lacunes
un simple refuge pour mes lettres
un petit terrier, peut-être…
que dois-je dire encore
 
pour défendre mon sort ?
puis-je habiter dans un livre ?
 
dis-moi à quelle page il y aura assez de givre
pour me laisser écrire à jamais
sans effort et du premier jet
juste écrire avant de crever  et perdre la raison
je ne veux pas de maison
sans toi… 
 
Zorica Sentic
tiré de son recueil Eteins le silence


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Ile Eniger

Publié le par Cheval fou (Sananes)

Tout bouge autour. La mer d'un bleu frais, les mouettes bavardes, un flot de monde dans les allées, et le soleil tout neuf brûlant ses cartouches d'été sur les tentes blanches du Salon du Livre. Nous sommes assis les uns à côté des autres, des oignons qui sèchent et sourient. Les gens vont, viennent, passent. Certains regardent, distraits, fermés, ou indifférents. D'autres approchent les livres comme des gourmandises, s'arrêtent, questionnent, s'intéressent. Un très vieux monsieur dit : "il y a des ombres qui restent". Parle-t-il de lui ou d'un souvenir qui guide ses mains ? Une dame cherche "de la vraie poésie". Pas celle comme la mienne qui ressemble aux mots de tous les jours mais "la vraie poésie avec des rimes et des titres". Elle s'éloigne dans un haussement d'épaule. Et la jeune anorexique dont les os des clavicules trouent son vêtement comme des moignons d'ailes avortées. Elle écoute, légère, la réponse que je donne à sa question, puis me demande quel est mon livre le plus triste, le feuillette et s'en va, transparente dans la foule épaisse. Et aussi le professeur, "j'ai tous vos livres, j'en parle dans ma classe de seconde littéraire". Tout ce remue-ménage de gens, de livres. Tout bouge autour. Dedans aussi. Et celle qui écrit accompagne l'élan, du regard, de l'âme. Le contact en plus des mots. Cette joie au milieu. La gratitude.

Ile Eniger - Le raisin des ours - à paraître

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Jean-Marc La Frenière

Publié le par Cheval fou (Sananes)

Chaque bouche fait son pain

           Pourquoi cet uniforme sur le dos de l’absence, ce matricule sur le vide, ce chronomètre à la place du cerveau, cette gâchette qui prolonge l’index ? Une maison hantée a remplacé le corps. La poussière s’accumule dans un cœur sans meuble. À quand les hommes ni soldats ni mendiants ? À quand les femmes ni vierges ni putains ? À quand ce monde rempli d’enfants où chaque bouche fait son pain ? À force de tout bétonner, il ne restera plus de vert que les parcours de golf et les cimetières. La marque des chaussures importe plus que l’endroit où elles vont. Entre les pluies de balles, la vie poursuit son cours. Au passage des tanks, le vent arrache les chapeaux. Les enfants sourient avec un bras en moins. Il y a de tout partout dissimulant le rien. Derrière les affiches, la haine pour nous voir met ses yeux de sniper.

         La neige en fondant laisse entrevoir les plaies et bosses du paysage, les cicatrices du sol, la blessure des routes. Il y a des jours qui nous collent à la peau. D’autres ne sont que trois points entre les parenthèses. Des souvenirs se perdent et d’autres font semblant. Je porte sur le dos comme un vieux sac de ténèbres, un petit son de flûte dans la rumeur ambiante, un flacon d’aube dans la poche. Je préfère la bouteille d’eau cassée au milieu du désert à la coupe trop pleine d’un homme déjà saoul, la richesse du peu à la pauvreté du cœur. Il faut se méfier quand les pensées sont plus visibles que les actes. On se fait des idées et on pense qu’on pense. Qu’a-t-on fait du mot frère ? Qu’a-t-on fait du partage ? Je tends la main vers le bonheur comme une source vers la mer. Un tout petit brin d’herbe m’intéresse bien plus que tous les parlements, les banques, les châteaux en Espagne.

         Le style est le chien de garde du poète. Il jappe trop souvent en mordillant ma plume. Je laisse la parole au découvreur de monde caché dans mon armoire. Durant la nuit, les arbres se rapprochent et les montagnes grandissent. Quand je me lève au matin, ils ont repris leur place, les montagnes leur taille. Sur le fleuve des choses, je navigue amont la côte et le vent hissé haut pour ne pas perdre le nord. La vie dépasse la pensée à la vitesse d’un enfant. Les érables coulent. La fumée chante dans les cabanes à sucre. Le parfum de la sève me monte à la tête. Dans les cercles du sang, le cœur de l’homme bat de l’écorce à l’aubier. La vie et la mort couchent ensemble dans le lit de la terre. Leurs forces se confondent dans la rumeur des plantes et l’appétit des bêtes. Une seconde de beauté nourrit les heures creuses.

         Les arbres butent contre le ciel, faisant claquer matin une cymbale d’oiseaux. Les fleurs peu à peu sortent leur tête du dimanche. Le chien de l’aube s’éveille dans un désir de mordre. La chair de la pêche tient à la vie par le noyau, celle du réel par le rêve, celle de l’homme par le cœur. Je dévore des livres comme un ver d’oreille dans le bruit des moteurs. Les voix des hommes rapetissent quand un enfant grandit. Quand ils meurent, leurs paroles redeviennent géantes. Mère, la sueur à ma nuque me rappelle ton ventre. L’enfant plié dans une église est devenu voleur de pommes. J’ai les bras à l’affût, les mains en forme de bol. De l’ombre à la lumière, j’ai vécu plusieurs vies. Chaque phrase en est une. J’ai agrandi le temps dans la semaine des mots. Je tends l’oreille végétale. Les oiseaux dialoguent entre la terre et moi. On ne refuse pas un œuf qui éclot, la sève d’un bourgeon, un sourire d’enfant, une fleur sans fusil, une terre sans frontière, un pain de quatre livres attendant le partage dans l’ivresse de l’air. Le rêve et le réel existent dans la même substance.

 

Par la freniere - Publié dans : Prose

 http://lafreniere.over-blog.net

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Pablo Neruda

Publié le par Cheval fou

(À mes amis d'Orient et d'ici,

à tous les enfants de l'ombre et à ceux qui habitent la crainte des lendemains,

ce texte de Pablo, toujours aussi actuel et cette espérance toujours aussi nécessaire)

*

Je veux vivre dans un pays où il n'y a pas d'excommuniés.
Je veux vivre dans un monde où les êtres seront seulement humains,

sans autres titres que celui-ci,

sans être obsédés par une règle, par un mot, par une étiquette.
Je veux qu'on puisse entrer dans toutes les églises, dans toutes les imprimeries.
Je veux qu'on n'attende plus jamais personne à la porte d'un hôtel de ville

 pour l'arrêter, pour l'expulser.
Je veux que tous entrent et sortent en souriant de la mairie.
Je ne veux plus que quiconque fuie en gondole,

que quiconque soit poursuivi par des motos.
Je veux que l'immense majorité, la seule majorité : tout le monde,

puisse parler, lire, écouter, s'épanouir.


Pablo Neruda

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ALI KHADAOUI

Publié le par Cheval fou

LAISSEZ LES OISEAUX CHANTER

En fait
j’écris pour fuir
explorer
ce mystère que je suis…
Rivière désert caravane
Mirage des siècles et des larmes
des enfants
des regards
des horizons
des troubadours…
Le poème
La lumière
Ce vent
Mémoire des filles
avec l’onde
des nuages
Izlan (chants)
Ce parfum
De tiwirga (rêves)
Des izuran (racines)
Asghurd n tiwtmin (youyou des femmes)
en pleine lune
avec des étoiles complices
et des astres silencieux…
L’oralité
La mémoire de l’océan
L’irrigation frayeur
La brise cet âge absence
puissance blanche
rituel ivre
angoisse de l’étranger….
Le temps
muet
est mort sur une plage
libellule invisible sur le roseau
et la voix incolore
comme le ciel la nuit
le ventre de la terre
s’amuse à regarder l’homme
boire à sa coupe
de mouche et de blanc
Le hasard n y est pour rien
il poise juste pour l’éternité
Mieux
la platitude comme être sans projet aucun ?
Terrible
Cela s’adresse plutôt aux femmes qu’aux hommes
aux femmes que les religions monothéistes
ont broyées
dans le bonheur et l’angoisse de l’enfantement…
Et les peuples crient :
Laissez les oiseaux chanter !!!
L’homme derrière le masque
juste avant l’aube
dépose devant l’autel de l’éternité
contre les crimes réunis
de l’Occident et de l’Orient
« J’ai des cœurs dans la tête
et des
papillons
dans le cœur… »
Ainsi parla une jeune fille de 7 ans
amoureuse d’un garçon de 8 ans !
Interdit !
Le jour s’est levé car c’est le moment
d’habiter ses mots
Rien ne justifie les conquérants
Et l’aurore
ce sera
l’échange de l’espoir
     contre le mur d’en face…


ALI KHADAOUI
Kénitra fin 2010

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