Lettre à Edith Eva Eger

Publié le par CHEVAL FOU (Jean-Michel Sananès)

Manger de la griffure ! C'est ce que j'éprouve en lisant l'histoire d'Edith Eva Eger. C’est la morsure de l'impuissance, quand le papillon est dans les griffes du chat. C'est regarder une jeune fille contrainte à danser pour Mengele dans le camp de concentration où ses parents viennent d'être gazés, et cela me saigne les mots jusqu'au silence.
Pourtant, aujourd'hui, certains encore, en rient.
Pourquoi la posture identitaire triomphe-t-elle si souvent de la raison ?
Quelle étrange perversion nous incline à préférer l'image que nous avons de notre groupe culturel à toute vérité qui pourrait le contredire ?
Lumière dans l'horreur, le papillon a survécu. Il pesait trente kilos lorsqu'un GI l'a sortie du charnier.
Mais que signifiait survivre pour cette jeune fille ? Qui est-on quand on doit vivre au-delà de la déception d'avoir été une femme privée du droit d'être pleinement humaine ?
Quel regard peut-on porter sur une civilisation d'apparat où l'intelligence et l'honnêteté abdiquent, se couchent devant le consensus culturel du mépris de l'autre ?
Que pouvait-elle faire face à la haine globale, embusquée dans le regard veule de ceux qui approuvèrent ou détournèrent la tête ?
Que faire des paillettes d'une candeur à l'innocence maculée alors que chaque jour tu te demandes où se cache le ressort de la haine ?
Que faire du silence des honnêtes gens et de cette haine qui revient de siècle en siècle sous des uniformes différents ?
Edith, avant-hier, c'était toi. Mais combien de peuples ont été et sont encore mutilés, exterminés, sacrifiés sur l'autel des certitudes, aux oripeaux du divin, des inquisitions, des empires, des ambitions et de leurs drapeaux ?
Combien d'hommes ont regardé passer la souffrance derrière des volets mi-clos ?
Tu as vu tout cela, Edith. Pourtant, aujourd'hui encore, d'autres innocents meurent, condamnés par les certitudes identitaires des bien-nés, des puissants ou des convaincus.
Partout, des hommes campent derrière leurs frontières mentales, leurs appartenances, leurs peurs de l'autre. Ils polissent et réhabilitent leurs slogans, repassent leurs étendards, astiquent leurs baïonnettes.
Et toi, petit papillon, où es-tu ?
Est-ce cela vivre ?
Toi qui eus tant de mal à te pardonner d'avoir survécu.
Oublieront-ils encore longtemps que l'autre est un frère dans l'autre face du miroir où les humains se reflètent.
Pourtant, certains préfèrent souvent y substituer leur petite image égotique plutôt que d'y reconnaître leur semblable.
De cet ailleurs où tu es, Edith,
Dis-leur que la vie ne devient belle que lorsqu'elle se partage.
Dis-leur que les fruits de l’univers n'appartiennent à personne parce qu'ils sont le bien commun des protagonistes du vivant.
Dis-leur que le vivant est un.
JMS 31/10/2026
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