Conte du vent et de la mémoire de l’eau
Parfois, j’écoute le vent,
il me rapporte des paroles de pluie
venues de la mémoire de l’eau.
Elles me murmurent des histoires
jaillies de temps immémoriaux.
Il fut un temps, disent-elles,
où la compassion n’avait pas besoin d’exister
car toutes les âmes, tous les êtres,
étaient reliés d’un même souffle.
Ainsi, la panique s’emparait du jardin
dès que Monsieur Escargot,
laissant derrière lui une trace diamantée
s’approchait de Dame Chèvrefeuille,
qui jetait au vent des fragrances
que chacun ressentait.
Hélas, ces parfums attisaient les convoitises,
tout le monde en voulait,
et, de mille lieux à la ronde,
l’hermine, l’abeille, le papillon,
et une multitude d’autres êtres arrivaient.
Les uns affirmaient qu’il était criminel
de lancer au vent une musique aux senteurs irrésistibles
sans en payer le prix
car, selon eux, la convoitise ouvrait des droits.
D’autres prétendaient le contraire.
Alors naquit un terrible brouhaha,
les défenseurs du Chèvrefeuille s’exclamaient :
"Aucun droit de préemption ne s’impose !
Mesdames, Messieurs limaces et escargots,
vous racontez des salades !".
Le monde était sens dessus dessous,
l’eau elle-même sanglotait,
tant la compassion coulait à flot.
La moitié du monde hurlait de douleur
dès qu’un éléphant — et l’éléphant lui-même —
barrissait de désespoir lorsqu’il piétinait une fourmi,
quand l'autre moitié justifiait la prédation.
La douleur partagée éclipsait l’humilité des joies,
alors un jour, pour que le calme revienne,
on interdit, hélas, la compassion universelle.
Madame l’Eau ferma sa mémoire
à ceux qui refusaient d’écouter
ce que dit le cœur de la vie.
Et le monde devint sourd.
JMS le 3 janvier 2026