Plaignez mon dos et les armoires

Publié le par CHEVAL FOU (Jean-Michel Sananès)

Ces derniers jours, outre ma solitude, j'ai affronté un monstre, un surdimensionné qui aurait même impressionné Atlas s'il avait osé s'y mesurer. Oui, défiant la raison, oubliant mes limites, j'attaquais une armoire à glace du genre haute et musclée : une 4 portes, venue du siècle dernier, suffisamment énorme pour supporter 4 super miroirs teintés d'un voile sombre. Chacun d'eux semblait enfermer une profondeur obscure emplie de soleils engloutis. Mon profil de lutteur désespéré s'y reflétait, devenait spectral en y mimant mes mouvements. Regardant ces vitrages fumés, je les avais souvent soupçonnés d'être la porte d'un monde inquiétant où se perdait l'écho de mille oublis. Ne leur avais-je pas moi-même abandonné quelques rêves et quelques angoisses ? Je ne saurais le dire et je leur rends grâce de ne pas m'avoir suffisamment invité à m'aventurer dans cet envers de décor. Moi qui ne suis courageux qu'à mi-temps, je n'avais eu nulle envie d'y croiser Dracula ou un hiver astral empli de météorites dont l'un d'eux, le plus froid, devait être éclairé par La Petite fille aux allumettes. C'est sûr, mes larmes en auraient pu noyer les flammes, nous livrant à des ténèbres emplies de hurlements de loups perdus. Je ne dis pas cela pour vous effrayer mais seulement pour vous laisser entrevoir les dimensions impressionnantes de ce meuble aussi vaste que capable d'emprisonner mon passé et celui de ses précédents propriétaires. Dans ce combat, les bougres furent-ils contre moi ou attendaient-ils que je les libère ? À trop nous fréquenter, les miroirs finissent par nous enfermer en eux parmi de vieilles images qui ne nous ressemblent plus.
Quel combat ! Terrible meuble, après trois jours, encore son squelette résistait ! Faut dire qu'avant que j'en hérite, il avait eu fière allure en des pièces cossues. Hélas, des multitudes de jours et de nuits ne nous avaient pas arrangés. Mes maladresses et les déménagements avaient blessé, usé, ma belle armoire. Oui, maintenant elle prenait trop de place, il fallait bien que je me batte contre elle, que je la sorte de ma vie. Je m'y adonnais de mon mieux.
Le combat fut terrible. Ses portes de quarante kilos chacune, son toit en quadruple épaisseur de bois, se cramponnaient à la vie au point de peser des tonnes. Bien trop lourd pour moi, petit bonhomme fatigué qui pour toute haltère-(ego) d'entraînement à l'effort, n'avait qu'un stylo ! Trois jours, j'ai mis à la combattre, elle en mit autant à résister, le plus bravement possible, avant de se résoudre à redevenir planches et que, sans gloriole, je me déclare vainqueur de ce terrible combat, moi le petit homme de paille qui la mit à terre dans un coin de mon jardin, non comme une relique du passé, mais comme un objet lâchement abandonné, avec néanmoins une certaine tristesse. Mais les objets ont une vie, le savez-vous ? Je l'ai entendue gémir la vieille armoire me rappelant qu'elle m'avait accompagné avant de squatter ma vie et ma chambre trop petite pour nous deux.
Et voilà ! Le combat avait pris fin. Nous ne vivrons plus ensemble. Les hommes sont infidèles.
Fringante, déjà sa remplaçante était là. Petite princesse Ikéa, elle s'impatientait, emmitouflée dans ses cartons comme en une robe de mariée. Je ne savais pas que l'apprivoiser serait une autre terrible épreuve ! Voulant fuir les miroirs obscurs de la première, j'avais voulu la remplacer par une armoire blanche lumineuse, une Suédoise du XXIe siècle ! Innocent, je ne savais rien de toutes ses malices ! Celle-ci était une piégeuse acharnée à me contrarier ! Quatre jours passèrent : le premier pour lire un impressionnant contrat de mariage de quarante pages mentionnant l'inventaire de ses vices cachés, et les trois autres où elle faillit triompher de moi. Mais je suis têtu, je suis arrivé à la  cabrer contre un mur, sa couronne et mes doigts pincés dans des secrets de tiroirs !
Enfin une nouvelle coexistence commence, faudra se séduire, se faire les yeux doux, se méfier, s'apprivoiser. Peut-être me domptera-t-elle, m'incitera-t-elle à plus d'aptitude au rangement ? Ma vie pourra-t-elle être différente ? Y trouverai-je autant de chaussettes et de gants droits que de pieds et de mains gauches ? En attendant de le savoir, je nourris une nouvelle espérance.

jms

 

Publié dans Textes de JMS

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