La photo retrouvée
Passager d'un regard
à l'arrêt
sur une image en papier glacé
je te regarde
indélébile fantôme
toi
en noir et blanc
ta silhouette reste là, figée.
L'image est un muet qui hurle.
L'instant n'arrête pas le cri.
Passager de l'instant
je te regarde
posé sur ce coin de rue
où tu tends la main.
Tu es parti
et le silence
est venu, qui a noyé l'absence.
Ta douleur de vivre a-t-elle disparu ?
Si longtemps que ton envie d'être
et de vouloir être s'était tarie…
Cette déchirure de désespérance
ton cri
ce silence où sont-ils dans l'agitation du jour ?

Photo prise il y a une quinzaine d'années lors de l'écriture d'un recueil "À l'ombre des réverbères", sur l'exclusion des SDF. À Nice, à cette époque la misère ne se montrait pas, en plein été, la mairie de la ville les kidnappait pour les abandonner sur une colline à une quinzaine de kilomètres de leur lieu de vie !
Bien que les photos aient été prises avec le consentement de chacun des acteurs de mes textes, il m'a semblé que la douleur d'être un habitant de coin de rue et d'abris en carton n'est en rien un spectacle, et je les ai, pour la publication de ce livre, remplacées par des dessins.
En quinze ans, le temps a passé, a grignoté la vie, nombre de ces SDF ont déjà disparu. Je les croyais en partance pour cette autre nuit où partent mes mémoires et voici qu'hier, au hasard d'une liasse de photos retrouvées, tous sont revenus là, à encore fouetter ma mémoire avec leurs regards pareils à des mains en attente d'autres mains, avec leurs mots et leurs yeux si tristes où se noient un flot de vague à l'âme, des regrets et des frayeurs.
Comme une épine, la requête inquiète de cet homme reste là : "Ne me dénoncez pas, ne me faites pas de mal". Trop à la marge du pays des hommes, à genoux aux portes de l'opulence, son droit de vivre ne lui semblait pas entièrement légitime.
Cette rencontre, comme celles d'autres passagers de ce recueil, réveille une douleur qui me percute quand je revois ces images.
JMS