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nouvelles - delires et contes fous

Orénoque

Publié le par Cheval fou (Sananès)

Je me connais trop bien, je n'irai pas en Orénoque. Là-bas il y a trop d'amis que je n'ai pas connus, trop d'hommes et de femmes qui travaillent dur, trop dur pour être libres ; et tant d'autres qui ont trop faim pour traverser le jour. Comment pourraient-ils penser à moi ou même penser au ballet des colibris !
Aussi pourquoi irais-je en Orénoque ?
Le nom chante et m'enchante, il habite des globes, des mappemondes, un coin des Amériques, et les rêves de mon enfance*… mais, ai-je eu une enfance ? Il y a si longtemps que j'en suis sorti.

La première fois où je me suis rencontré, je n'avais aucune dent à dresser contre la vie, j'étais un cri, un ventre, une peur blottie dans les bras de ma mère.  J'avais trois mois et un père contre moi. Il dévastait le soleil comme une tendresse violée. Dans l'incendie de ses paroles, il était de feu et de lave brûlante, volcanique comme un orage-colère déchirant le ciel.
Entre le bruit et la tempête, ma mère s'agitait dans le miroir ovale. À ses côtés, un cri : le mien. J'habitais déjà l'incertitude d'être. Je me savais la chose en bout de cri, je m'observais, m'identifiais, m'élaborais un visage sans futur, sans envie. Je me reconnaissais dans le puissant désir de ne pas être là. Déjà je fréquentais l'étrange frayeur que l'on nomme le présent. Ma mère marchait entre le miroir et ses pleurs, déjà je me sentais étranger.

Je me connais trop bien, je n'irai pas en Orénoque. Les moustiques m'y attendent d'ailes fermes et les Warao* se moquent de moi. J'arpente la courbe descendante, je désenchante mes rêves. Il y a si longtemps que je suis sorti de l'enfance.

Depuis que je me suis rencontré, j'ai une dent, trois molaires et ma canine, dressées contre la vie.
Depuis, j'ai aperçu mon père cerné de peurs et de devoirs, l'amour toujours dissimulé entre colère et pudeur. La nuit l'a emporté, il est à jamais parti comme une parole non dite.

Je n'irai pas en Orénoque.
Chaque jour, j'invoque l'époque, la folie du monde et ses blessures.
Chaque jour, j'évoque les présidents dans la danse des billets verts, leurs breloques et les parures inutiles.
Chaque jour, je hurle, je bloque, je débloque, vogue et divague, apostrophe, défroque les dieux équivoques, les prophètes, et les morales univoques.
Chaque jour, je convoque, révoque les dieux Taylor, Marx, Mao, la horde du CAC 40 et les colloques du G20.
Chaque jour, je sais les maîtres du glauque et de la finance qui mènent leurs guerres sous la bannière loufoque de la déréglementation et du libéralisme. Partout, ils soudoient et tuent les peuples par réalisme économique. Chaque jour je vois les multitudes en loques et les enfants sans avenir.
Il y a trop d'amis que je ne connaîtrai pas, trop d'hommes et de femmes qui travaillent dur, trop dur pour être libres, et tant d'autres qui ne traverseront pas le jour.
Chaque jour je sais qu'en Orénoque, comme partout où les élites décident, brutalité et spoliations économiques ne sont pas des crimes.

Je viens du rêve lointain d'un auroch des prairies, je viens d'une larme soliloque et d'un jazz de coton qui rocke et lancine la mort et le blues de tempos en tempêtes éternelles. J'ai traversé leurs guerres inavouées et les festins rauques de la folie. Je viens d'une mémoire baroque où j'ai tant aimé la mort que la vie ne me fait plus peur.
Longtemps que j'ai déchiré le ciel et mes projets de haine. Je veux vivre nu dans un monde d'ambitions disloquées où les assassins du rêve seront châtiés.

Longtemps que je me suis rencontré, mais encore je me cherche.
Je n'ai pas trouvé où Il est.
La quête, la quête comme une longue solitude, Son silence comme une vieille habitude, je vais à ma rencontre.
Je n'habite pas en Orénoque.

*peuple de l'Orénoque
*Au pays de mon enfance, Jules Verne dans "Le superbe Orénoque", citait le département de l'Orénoque (divisé en trois provinces : Varinas, Guyana, Apure)

JMS

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Étrange

Publié le par Cheval fou (Sananès)

C’était étrange, le ciel se reposait sur la mer, les hirondelles dans le ciel. Sur leurs têtes, la multitude des bleus baignait dans une odeur de silence. Parfois, un petit cri strident bousculait le vol d’un nuage ou une vieille rengaine échappée de la tête d’un homme. C’était étrange, parfois le vent s’arrêtait et on disait qu’il n’y avait pas de vent. Myopie d’homme me direz vous, tant il est vrai que hommes ne savent pas plus traverser le silence que l’absence. Jamais, ils n’ont su comprendre que le silence n’est qu’une courte absence de mots, un ralenti de vie, une simple syntaxe qui dort. Ils ne savent toujours pas que silence n’est jamais vide, qu’il est empli de rêves, de nécessités et de mots incolores.

Les hommes ne savent pas voir. Ils ont dit : il n’y a pas de vent, pourtant le vent était là, qui dormait. Moi, depuis des heures, je l’observais. Il avait dormi d’un œil avant de dormir à poings fermés. Son lourd sommeil s’était fait léger, si léger, qu’il se fissura pour devenir demi sommeil. Comme un roturier insomniaque harcelé par un banquier, il s’était retourné et les arbres avaient tremblé, les feuilles s’étaient mises à frétiller, à voler. Un petit rêve de fin d’été l’agitait.

Les hommes avaient dit : oh, un courant d’air !... mais non, il ne courait pas, il était là, allongé le long d’un chemin de paresse, sur le dos, à même la terre, il dormait et rêvait de l’Andalousie, de l’odeur des mots sur la peau des danseuses, de la pale des ventilateurs qui imitent l’alizé, il rêvait d’un été indien et du trot des buffles.

 

Le matin j’écoute. J’écoute penser mes livres. Le silence m’appelle, me parle d’hier, de demain, fracasse la peau noire de l’ombre, ouvre des mondes ailleurs. Avant-hier, dans la poussière d’une brisure d’heures, j’ai croisé Grand-mère. Entre une odeur de chèvrefeuille et un mouchoir brodé, enroulée à un morceau d’absence, elle squattait de vieilles pensées.

 

Les hommes ne voient rien, ils croient à la permanence du bonheur quand il ne fait que passer. Comme eux, le bonheur court, il est toujours pressé et exige une pleine attention. L’apparence du bonheur leur est plus importante que le bonheur. Les hommes, pensent que l’amour est une utopie.

Ils courent en quête de possessions de fausses beautés, de fausses richesses, de fausses amours. Le bonheur, l’amour, le vent, et moi qui passons, ils ne nous voient pas ! Quand s’arrête leur course folle, entre deux tic-tacs de pendule, dans l’interstice d'une fin de semaine, ils croient voir le nirvana, le bonheur, leurs enfants, l’amour, puis ils rangent tout ça dans un sac à routine. Les hommes courent.

 

Le mouchoir brodé de grand-mère est là dans une odeur de chèvrefeuille repliée entre un monceau d’absence et le tic-tac d’une pendule oubliée. Je suis assis près d’un almanach de douleurs éreintées. Dehors, le soleil chauffe un banc, une cohue d’hommes traverse mon regard, mes pensées, le jardin. Le chat griffe la vie. Dehors les hommes courent, mais ici nous passons. Je sors peu, je reste en moi à me regarder passer. Il y a du vent, il fait un temps d’absence mais je sais où je suis. J’habite la traversée d’un silence. Grand-mère sourit. Je me souviens d’autres temps, celui où je sautais à la corde, où je jouais à saute-mouton, où je jouais à jouer, mais je ne fais que passer.

 

Il y a longtemps, le monde marchait différemment. En France les saisons passaient à la queue leu leu, en Amérique elles allaient en file indienne, aux Indes se suivaient à saute moussons… Quand j’étais petit ences temps, à trop les voir passer on devenait grand, on quittait la petite école, la grande école, et on entrait dans la vie… 

Sur terre c’était comme ça… jusqu’à ce jour où les choses ne tournèrent plus rond. C’était un 30 d’un janvier 1948, loin de nous une Grande Âme s’envolait. Grand-mère avait dit : l’Histoire a plus de sang que de sens. Ce jour-là eut lieu le grand soulèvement des feuilles. Elles ne voulurent plus tomber, ne voulurent plus être foulées aux pieds. L’espoir perdit un bras, on édenta l’amour, on étrangla, on étripa le mot et le verbe fraternel. Et l’ordre du monde changea.

Les grands ne voient rien, ce jour-là pourtant, ils m’avaient dit : tu es un homme maintenant. Ce jour là dans la pénombre de ma chambre, je décidais de ranger mes jouets, me promettant de ne jamais jouer avec des bombes et de faire la paix avec mon être intérieur. J'acceptais tous mes rêves. Désormais je chercherai la Grande Âme*, j’achèterai un cahier et, au besoin, je tuerai le réveil ! 

*La Grande âme : Le Mahatma Gandhi

 

JMS - in "Derniers délires avant inventaire" - Editions Chemins de Plume - 12 Euros

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Aube Fantasque

Publié le par Cheval fou (Sananès)

Aube Fantasque

C’était un temps, un de ces temps où les nuages affrontent le soleil, où la larme et le rire s’affrontent dans un terrible face à face.

C’était un temps où le proche semble trop lointain, où le noir profil du lointain semble encore trop proche.
C’était un de ces temps où la famille Rabajoie rencontra la famille Rabatristesse.

Piètr, enfant innocent, demanda :
– Ben quoi ?
Mais le Hérisson-des-Mémoires faisait des pieds de nez au Rossignol-du-Souvenir, tout comme Piètr en faisait parfois à l’instituteur dans la cour de l’école.
Rossignol-du-Souvenir, en personne, répondit à l’insolence par une “patte à bec”, comme on dit dans famille Ornithorynque : quand la patte est lourde, la douleur est bien plus cuisante que l’offense.

– Ben quoi ? répéta Piètr.

Une voix immature s’empressa d’affirmer :
– La guerre est déclarée ! Nous avons dû envoyer deux escouades de poètes et deux peintres lourds pour défendre le rêve.

Nous étions en recul sur la frontière du jour, le goût de la barbe à papa s’était fait ténu et, déjà, des bruits de cafetières orgueilleuses fracassaient l’aurore.

Comme le dit souvent mon dentiste quand il joue de la tenaille : l’horreur s’installait.
La tenaille, ce bipède de métal infâme tenaillait, cisaillait, torturait le boyau que la peur habitait.

"Devrais-je, moi aussi, sortir, quitter le rêve, me pomponner en nuage rose, m’habiller en Valet de cœur pour affronter l’As de Trèfle sur son terrain ?" dit alors le Vieux rêveur qui habite les.consciences.

Klaxon fou dans le tohu-bohu du rêve, Piètr tira alors Vieux Rêveur de sa réflexion. Enfant insupportable et exigeant comme la raison, il coupa net la petite voix pour demander :
– Lourds, lourds comment ?... je veux dire… les peintres ?
La petite voix immature qui semblait appartenir à une belette se sentit en droit et en devoir d’expliquer :
– Lourds comme deux Chagall et un Slobodan, bref, que de la grosse artillerie !
L’enfant en tira un sourire satisfait.

C’est alors qu’arriva l’Empereur Invalide, cheveux, comme il se doit, en bataille, et trois fausses notes autour du cou :
– J’ai, à l’instant, perdu dix étoiles et deux rêves, là, dans ce chaos. Le jour arrive dans une odeur de pain grillé.

Philosophe, Hérisson-des-Mémoires grommela :
– La vie, c’est comme ça ! Quand j’étais rossignol, moi aussi, je jouais à être léger, léger comme le vent et même si je ne savais pas voler, je rêvais haut. Et pourtant... l’usure du temps a rogné mes ailes. J’avais alors des valises de rêves dans chaque plume…
Le vieil Empereur Invalide trouva ces confidences inadéquates. Il sonna du cor de chasse juste avant d’affirmer :
– L’issue de la bataille est incertaine, nous reculons sur tous les fronts.

Un grincement terrible, celui d’un volet qui pleure, déchira les travers de l’incertain. Triomphant, le soleil traversa le champ de rêves. Sur crête de songe, la nuit s’éclipsait. Le quotidien arrivait.
Une voix mature affirma :
– Debout, le petit déjeuner est servi !

  "Aube Fantasque Autobiographie d'un vieux rêveur - Texte et Illustrations de J.M. Sananès - Éditions Chemins de Plume - 12 €

 

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Adieu Mozart

Publié le par Cheval fou (Sananès)

Adieu Mozart

 Dans la mémoire écaillée de l'homme, Elsa Belle frissonnait au bord de la méditerranée. C’était à Djerba juste avant l’attentat.

Il avait dit : Mona Lisa est un fantôme dérisoire dans la mémoire de tout homme qui connaît ton sourire.

Sur le sable les vagues semblaient rythmer les battements des cœurs.

Ensuite, il y avait eu un bébé, une maison, des amis, un chat et un chien de petite taille qui faisait le beau pour un carré de sucre… enfin il y avait eu tout ce que l’on peut mettre sous un projet de vie et d’amour inscrit au profond de l’espoir.

 

L’espoir, l’homme y pensait, et là, à cet instant, il se demandait quelle en était la formule : était-ce de croire au futur, de croire aux hommes ou de croire que la bêtise est moins puissante que l’intelligence ?

L’homme se perdait en mille formulations octogonales de l’espoir. Pourtant le jour était jaune.

L’homme ne s’appelait plus, il n’avait plus de nom, il était une image perdue dans un désespérant no man’s land sur les rivières du temps. Le passé était mort. Un vent jaune collait aux vitres de la maison, inquiétant comme ce vide compact où même les solitudes dispersées avaient disparu.

Depuis longtemps les sirènes s’étaient tues. Le nuage jaune était resté là, sur la ville. Les doigts usés, l’homme avait renoncé à appeler les secours. Toutes les voix amies figurant dans son agenda étaient restées silencieuses. Elsa Belle qui, en public détestait ce surnom affectueux, elle non plus, n’avait pas répondu. Inutile de se demander si l’enfant, leur enfant était avec elle, ou s’il était resté emmuré dans un jeu d’écolier. Inutile de se demander si les devoirs étaient faits, il n’y aurait plus d’école.

Rien, plus rien, qu’un vide absolu à poser sur l’insupportable réalité. 

Qu’y a-t-il après l’espoir ?

Ce carré blanc sur l’écran d’une télévision ? L’absence des bruits coutumiers, de ces phrases insipides que l’on répète avec agacement : dépêche-toi, tu vas être en retard, n’oublie pas ton goûter ?

Tous ces mots dans la tête de l’homme reprenaient leur musique, partition inachevée. Il n’acceptait rien, il était simplement en panne de désir, une question qui ne voulait pas de réponse.

Il était celui qui pense à l’homme après l’espoir.

Ivre de colère, lui qui n’avait jamais prié, maudissait les savants, les militaires et les politiques. Ceux qui avaient créé la mort propre, celle qui détruit la vie mais laisse intact la matière inerte et les biens matériels.

Seul dans l’univers, il ne se sentait plus homme, il était cette chose pathétique qu’il avait vue en photo : ce désespoir en habit d’homme, ce sourire comme une balafre sur le visage sans visage d'une ombre, yeux collés à la mort, photographiée aux barbelés d’un camp d’extermination. Le sourire de l’ombre, ressemblait au sien. Comme cette ombre, il s’accrochait au devoir de respirer pour aller plus loin, pour savoir si l’ignominie avait une frontière. Mozart allait disparaître avec lui. Mozart allait mourir du silence du monde. Une douleur étrange oppressait son cœur, son ventre et l’essence même de sa pensée. Encore et encore, frénétiquement, il recommença à composer des numéros pris au hasard des annuaires, des numéros de plus en plus distants. À la lettre D, il avait trouvé le nom Dieu, monsieur Li Dieu "Importation de kimonos". Une résurgence d’humour l’avait incité à laisser un message : si monsieur Dieu père ou fils, pouvaient me rappeler, j’en serais très honoré… puis il avait donné son numéro de téléphone. Bien sûr, il n’attendait plus rien. Les seules voix qui répondaient encore étaient des voix de répondeurs orphelins. L’homme s’étonnait : pourquoi, ne pas s’asseoir et être le dernier à avoir écouté Mozart, à savoir ce que mille siècles d’évolution et d’intelligence avaient créé, ce que cinquante ans d’imbécillité avaient détruit  ?

Il se demandait quelle était cette rage de vivre qui le poussait à vouloir croire que, quelque part encore, la vie continuerait, alors même qu’il avait franchi toutes les latitudes de l’in-espoir. Son rictus s’élargit lorsqu’il pensa que ces voix magnétiques lui survivraient, qu’inutiles elles traverseraient le temps.

Comme elles, les mondes et tout ce qui était, tout ce qui avait été, n’auraient été que mirage, un éphémère inutile n'ayant  trouvé ni sa raison d’être, ni sa raison de disparaître.

Des millions d’années que se posait la question du Grand Mystère : "d’où vient-on, où va-t-on ?", et la question allait disparaître sans réponse. 

Pourquoi la musique, pourquoi la poésie et toutes les questions sur tout ce qui fait le sens de la vie. Tout ce que la philosophie avait enseigné devenait dérisoire.

L’homme écoutait Mozart, le buvait avec avidité, conscient que nul après lui, jamais, ne saurait ce que la beauté peut être. L’homme mesurait l’ironie. Il fonctionnait maintenant comme ces automates costumés que l’on envoyait en mission avec un projet de médaille posthume pour le devoir accompli. C’est à lui que revenait l’ultime questionnement et l’ultime non réponse.

La voix de l’homme, s’il avait encore une voix, était devenue rauque avant de s’enrayer dans un étrange discours sur la raison.

Hâtivement il avait ramassé tout ce qu’il avait pu sauver. Parmi l’inventaire inutile des richesses humaines, il y avait ce manuscrit qu’il avait volé - si l’on peut dire cela quand il s’agit de récupérer dans une ville déserte un des trésors de l’humanité - il l’avait mis au mur de son bunker, comme un vulgaire poster, sous le centre de recherche géo spatial.

Assis à même le sol il regardait le dessin de Vinci et écoutait Mozart. Un tressaillement précéda ce qui aurait dû être un soupir, mais qui, immanquablement, se transmutait en un juron laconique : les cons !

Il parlait à Léonard comme l’on parle à un vieil ami. Le disque tournait : écoute, disait-il, écoute, ils ont tué Mozart, il ont tué Lorca. D’un regard circulaire il mesurait le désastre, partout le long des murs, des livres empilés comme des langues arrachées se préparaient au silence de l’humanité.

L’homme avait vidé son âme, avait vidé son cœur, une seule chose maintenant comptait : mettre à l’abri ce qu’il pouvait. Il pensa à Malraux qui, parlant du nazisme, avait dit : "ils ont donné des leçons à l’enfer", puis il s’insurgea contre son infidèle mémoire. Il ne savait pas restituer la forme démoniaquement belle de cette affirmation.

Il tentait maintenant un inventaire de sa mémoire, courait d’un livre à l’autre, l’ouvrait, lisait quelques lignes pour Léonard, jetait encore un S.O.S. téléphonique, puis encore creusait ses souvenirs, essayait d’en extraire une phrase, un vers ou une raison de vivre. Ses mots butaient dans la confusion des sens. Il se contentait de l’approximatif du souvenir. Mais à quoi bon le souvenir, à quoi bon, quand l’enfer prend sa dernière leçon ?

L’homme fonctionnait maintenant comme le dernier soldat d’une guerre qui meurt sans projet de médaille. Il s’était agrippé à l’impossible et à l’inaccomplissable devoir. Mozart, Verlaine, Neruda allaient vraiment mourir. Tous les combats pour la Conscience avaient été vains.

Il pensa en riant que demander à un poisson d’escalader l’Everest n’aurait pas été plus désespéré que sa mission.

Un disque de Mozart entre les mains, l’homme se coucha sur une mémoire écaillée, Elsa Belle frissonnait au bord de la méditerranée et c’était à Djerba avant l’attentat.

L’électrophone tournait.

Mozart mourait.

SF et Fantasy - JMS (à paraître)

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La tourterelle

Publié le par Cheval fou

Chronique d’un enfermement

Chaque jour une tourterelle vient me voir, elle mange les miettes que je dispose sur le coin de la fenêtre, entre deux barreaux rouges. Elle me dévisage longuement, puis penche la tête pour mieux me voir dans le sens de la hauteur, la redresse, marche sur place comme le font les gardes devant Buckingham Palace, puis me fixe droit dans les yeux. Je sais que ses visites ne sont pas une simple civilité, je vois bien qu’elle me scrute, elle cherche l’invisible au fond de moi. D’un air mi-inquisiteur mi-affectueux, elle me parle en mots profondément transparents.
Les autres, elle les connaît, elle a déjà étudié les habitants du miroir, ceux de l’autre coté du mur, ceux qui ressemblent à ce qu’ils sont, qui ont des cravates, et même Mario-la-Cloche qui a tenté de l’attraper, sûrement pour diversifier son alimentation. Elle connaît les femmes caniches qui se prennent pour des Barbies, les ménagères à panier, et les gens qui prennent le bus.
Je suis son énigme, son homme en cage. Tous deux, nous parlons d’une voix blanche que les autres n’entendent pas. Si les autres m’entendaient, ils m’appelleraient “El Loco”. Manu militari, ils ouvriraient ma bouche, me diraient : « prends donc cela, c’est bon pour ce que tu as...”.
Parfois, la tourterelle me regarde, muette, regarde son ciel à elle, celui qui est si vaste qu’il va du matin à l’horizon, puis, elle semble hésiter mais reste là, à ronger ma solitude. Et cela, bien après avoir mangé les miettes que je lui ai données. Ce n’est donc que par amitié, qu’elle reste là à m’offrir des morceaux de sa vie.
Elle n’est pas comme les hommes en blanc, elle s’intéresse à moi, elle n’obéit qu’à sa conscience, à son envie. Avant-hier, elle a mangé dans ma main, je n’ai pas tenté de l’attraper. Les hommes en blanc ne l’ont pas vue, ils l’auraient tuée si elle avait sali le mur.
Les hommes en blanc, ne voient rien, ils habitent l’autre côté du miroir. Ils ont des montres.
Dans mon monde, les montres ne servent à rien, elles ne minutent que le rythme des hommes en blanc, les repas, les visites de monsieur Hô.
Ceux de l’autre côté du miroir ne croient qu’aux montres, elles régissent tout : « Time is money » disent-ils. Ils ne savent pas que les heures ne coulent pas pareil selon que l’on habite le vert de l’attente, le bruit blafard de la peur ou l’odeur noire du cri. Aucune pendule ne sait que la douleur compte triple, aucune ne sait l’heure de ma tourterelle.
 Les hommes en blanc ne sont pas comme la tourterelle, ils ne s’intéressent pas à moi, ils n’utilisent jamais les mots du silence. Ce sont des hommes mécaniques, ils me regardent comme le cycliste regarde la chaîne de son vélo, sans se demander si le métal est fatigué.

JMS - Extrait de : "Le Jardin des diagonales" - (roman à paraître)

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Le cheval noir (Nouvelle - JMS)

Publié le par Cheval fou

 

 Le cheval noir

(Dédié à ceux  de Diego Garcia et à ceux de l’archipel des Chagos que l’Amiral Zumwalt chassa de leur terre en 1966)

 

Toujours ce même rêve.

Le Cheval noir courait, immense nuée noire aux couleurs d’indicible, il traversait la rue centrale de la ville, celle que bordent latéralement deux allées d’arbres grêles porteurs de lanternes. Symboliques des métropoles d’ailleurs, depuis des décennies, ces arbres  jouaient aux réverbères et déversaient un flux frétillant de lumières jaunes et faibles sur des espoirs devenus insipides.

Toujours ce même rêve. Loin des châteaux de sable et des rivages d’hier, l’archipel tremblait dans une mer aux tendresses oubliées.

Au loin, de vieux rafiots hurlaient de la corne de brume. Comme toujours nous étions en été, dans la douceur tropicale d’un de ces matins de douceur affable. Nous étions un dimanche. La déchirure glissait entre des interstices de ciel et de pierres, elle rampait et  remplaçait les jeux bruyants et innocents des soleils insulaires.

Hier, le cheval noir avait couru, précédé de ses vigiles. Ils avaient parcouru la ville. Un à un, les arbres-réverbères étaient morts et le faible éclairage des maisons s’était tu. Hier, le cheval avait mangé toutes les lumières, la nuit avait enfanté une couleur sauvage et borgne d’espoir. Les étoiles s’étaient resserrées dans le ciel et les chiens avaient pleuré à la dernière lune. Au loin encore, de vieux rafiots avaient hurlé dans l’odeur mazoutée de leurs fumées.

Adama, ces dernières semaines, avait fait ce rêve oppressant près de dix fois. 

Ce matin, les frissons du jour étaient arrivés dans le froid d'une nuit mourante. Adama s’était réveillé pour tremper du pain et du glauque dans un café froid. L’espoir, ce vieux chewing-gum que les enfants pauvres ont trop mâchonné, trop usé, se sont trop repassé de bouche en bouche, l’espoir, ce matin, semblait un vieux chewing-gum qu’il fallait jeter.

Le rêve en forme de couteau à cauchemar, encore une fois titillait, comme la terrible envie de pleurer d’un enfant qui, contre toute logique, affirme sa douleur ou sa peur d’aller à l’école.

Au village, tout le monde a ri de lui et Adama s’est caché.

L’éternel été tropical coulait dans les odeurs de mangues, de pêches miraculeuses, de rires, de coprah et d’huile. Les frites de la cabane en bord de plage sonnaient des envies de vivre et de manger du bonheur à pleines mains, à bouchées goulues.

Mais Adama n’a pas rêvé ce matin.

Au loin, dans la baie de Diégo-Garcia, de vieux rafiots hurlent à friper le rêve. Comme toujours l’été coule dans la douceur tropicale des matins lents. Nous sommes dimanche. Les officiers et les représentants de la Couronne sont là. Notre île a été cédée. Tout notre archipel est vendu.

Les îles Chagos sont loin du monde. Sa Gracieuse Majesté les a échangées, pour cinquante ans, contre des missiles, et Oncle Sam ne nous veut pas.

Comme un Cheval noir,– les camions courent dans un nuage de benzène – bruit et pollution – violence – le cri meurt dans l’inquiétude - immense nuée noire aux couleurs d’indicible. Les camions traversent la rue centrale de la ville.

Hier encore deux allées aux lumières fragiles et faibles bordaient les étoiles. Les générateurs se sont tus, le courant est mort interrompu comme un espoir qu’on assassine.

Une valise à la main, les camions nous mangent et les navires mangent les camions. On nous déporte loin des châteaux de sable. L’archipel sans jeux tremble dans une mer aux tendresses oubliées afin que, sur l’échiquier des puissants, puissent jouer des armées de GI.

Les jours de soleil doivent mourir, la place du village enterre ses fêtes et ses distributions d’huile. Nous sommes mille cinq cents qui pleurent une valise à la main. Tout près de nous, des toits de chaume et des photos en berne sur des murs nous appellent.

La déchirure brutale a des mains de policiers. Des ciseaux à certitude jouent de la Loi. La force joue à Jacques a dit et l’Union Jack a dit non aux jeux bruyants du souvenir, non aux jeux innocents des enfants.

Dans le bruit et l’agitation des moteurs, le cheval noir du malheur, précédé de ses soldats, parcourt la ville. Une à une, aux arbres-réverbères, les lanternes meurent d’espoirs brisés et d’étoiles que je ne reverrai plus. La lumière des maisons tropicales s’est tue, on chasse ceux qui se cachent. Mon chien tremble comme un enfant.

Le cheval mange toutes les lumières, la nuit avale ses étoiles, le ciel enserre dans ses tripes tous les anges morts et le cri des ancêtres. Dans le ciel encore blanc, les chiens pleurent à la dernière lune.

Au loin de vieux rafiots hurlent dans l’odeur mazoutée de leurs fumées.

Déjà, des militaires tuent nos chiens et clouent notre avenir.

L’arbre sur lequel j’ai gravé ton nom, dit « toujours » plus haut que le mensonge des certitudes.
Ils sont venus les mangeurs de futur avec leurs fausses valeurs et leurs canons, planter le drapeau du désespoir là où nous avions maisons. Je ne  veux plus qu’ils me parlent de leurs idéaux. Je ne veux plus qu’ils parlent. Ils ont tué nos lendemains.

Plusieurs de mes voisins se sont jetés du bateau. La mer les a mangés, aussi sûrement, mais bien  moins vite que le désespoir qui nous ronge.

***

L’archipel des Chagos dont fait parti Diégo-Garcia (peuplée de francophones) a été cédé par l’Angleterre aux Etats-Unis pour une période de 50 ans afin d’être transformé en base militaire lors de la première guerre d’Irak.

JMS - Extrait de : "Le jardin des diagonales" (roman à paraître)

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Le lamento de la vieille étoile

Publié le par Cheval fou (Sananès)

Je me souviens du monde d’avant le silence des cœurs, d’avant le large silence. Je me souviens du temps où seuls existaient les continents de la pensée. Quand le magma des énergies immobiles contemplait les nuances et les frissons irisés du néant, quand le rêve inventait le bleu. Quand le Tout méditait, ciselait le prisme de la conscience. Quand n’existait que la musique du Cœur, bien avant que l’on écartèle le vide, bien avant que l’on en extirpe l’eau, le vent et les premiers songes, bien avant que les plus mauvais ne fussent nommés cauchemars et que les plus beaux soient appelés rêves.

C’était bien avant l’envie, avant l’avidité, le pouvoir et la peur. Je me souviens, au creux de mon enfance, il fut un temps où Dieu n’habitait pas encore les buissons ardents. Il ne se cachait pas.
C’était au commencement, au temps où les dieux créèrent le vent et le posèrent sur mes épaules, je n’étais pas encore stone mais j’étais déjà ivre, ivre du plaisir de vivre au calme dans la largeur du temps. J’étais déjà casanière et bien trop paresseuse pour faire ma route. Le serpent dormait. Comme moi, il buvait la douceur des jours. Sous des soleils de plomb, nous portions l’ombre. Libre de toute ambition, insensible au désir, indifférent à la futilité des pommes, le silex dormait parmi les canyons et les plaines. Il n’armait pas encore les flèches. La lune souriante se croyait intouchable. La pomme et le serpent n’avaient pas jeté leurs sortilèges.
Un jour, pourtant, ils le firent et, l’univers changea. L’eau porta mes larmes, l’oiseau habita le ciel, les cartes du destin brandirent leurs piques, il me fallut faire ma route, m’extraire de mon milieu naturel. Certains parlèrent de l’évolution des choses, d’autres dirent qu’il me fallait faire carrière : c’était l’âge de pierre.
Moi qui me croyais de roc, moi qui étais brute, on me préféra polie, on me préféra de marbre et d’albâtre, on me sélectionna : les fils de la pomme me domptèrent, me façonnèrent à leur image. L’Assyrien incrusta sa forme sur ma peau, y grava des profils, des roseaux, des chevaux, une panthère blessée. On mit à bas mes hauts reliefs, on me fit bas-relief. On me fit murs et palais, l’Égyptien me fit pyramide, l’intellectuel me tatoua ses hiéroglyphes, l’amoureux ses cœurs et ses flèches. Quand je chantais j’étais rolling stone, plus rock, plus roll que stone.

Je ne chante plus.
Plus rien ne va, ici-bas. Au coup du burin, chaque caillou saigne sa poussière, j'ai perdu mon moral de béton, je faiblis, j’essuie les plâtres. Je suis ne suis plus la pierre angulaire où l’on appuie le vent, le socle de l’univers où le ciel se pose. Je suis l’arène du monde. Plus rien ne va.
Ainsi, moi qui fus montagne, je suis devenue caillou, dalle, fronton, colonne, parfois même trottoir. Ils m’utilisent, m’asservissent, me bitument, me broient, me pressent, me stressent, me compriment, me dépriment.
Il fut un temps où l’on m’appelait Terre, roc, planète, univers…
Mais… rien n’est joué, je me révolte. Je suis le pavé dans la mare, la colère des dieux. Mes larmes de pierre sont des laves chaudes, des magmas en révolte qui attendent leur heure. Mes larmes froides sont des tsunamis en furie, mes coups de gueule des volcans, mes frissons des tremblements de terre.
Dans ce monde fait de briques et de broc, je ne tourne plus rond. J’ai envie de faire le mur, de courir les étoiles…
Restons terre à terre, ce n’est pas pour demain. Mais… déjà mes grains galets descendent la montagne.

JMS - In : "Derniers délires avant inventaire" - Editions Chemins de Plume - 12 Euros

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