Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

La concierge s’en fout, c’est l’hiver.

Publié le par Cheval fou (Sananès)

C’est l’hiver,
j’ai mangé tout le printemps et les chocolats
arraché les orties et le coquelicot de ma mémoire
monté le chauffage, descendu mon moral
il fait zéro dans l’escalier
il n'y a plus de haut il n'y a plus débat
je ne chante plus, j'ai froid, je craque
il neige dans l’ascenseur
et la concierge s’en fout.

Comme un oiseau sans ailes
je marche, fête à l’envers
comme un hibou sans tête
je vole plus ras que les pâquerettes
un rien me démonte, tout me bouscule.

Je cours je grimpe je saute
d'humour en larmes.
Je crie je vole je vais,
d'humeurs en rires.

Je vais je plane je roule
j’effondre je tombe
il y a inflation
au royaume des petites pièces
kopecks et joies sont à la baisse
j’évolue j’évalue je dévalue
je creuse je charbonne,
la pioche n’est pas bonne
j’explore le miroir
le teint est mauvais.

Je suis un homme de nulle part
un trublion de l'impossible
un homme de rien, un sans frontières
le temps s’est fâché, il y a guerre
de la fumée, des décennies, et des ans sur la piste

le jour va trop loin
il fait moins dix dans mon mental
un hiver terroriste a descendu
le thermomètre.

À corps d'écrits, je cherche
j'ancre des délires en bout de doigts
je peins mes rêves
avec de la peinture à trous
je traque je piste j’explore
il y a du vent dans mon assiette
j’ai soif de petit jour.

Mais Toi, où es-Tu ?

JMS - Extrait de "Dieu, le silence et moi" - Editions Chemins de Plume

Publié dans Dieu le silence et moi

Partager cet article
Repost0

À Mahmoud Abou Ramah

Publié le par Cheval fou (Sananès)

À Mahmoud Abou Ramah,*

La mort et toutes les erreurs du ciel
La vie et tous ces crimes sur les chemins d’enfance
L'espoir qui court de l'âme au de profundis de l’oubli
Partout je ne vois que des tombeaux
Où est l’homme qui se voulait debout ?

Écoute Mahmoud, j’entends gémir la conscience.

Au grand bazar du ciel, je cherche la pitié, la justice
La compassion, le pain et le rayon amour
Partout pullulent les Amin-Dada,  Himmler, Torquemada*
Enver et Talaat*,  Staline,  Custers, Nivelle     
Et autres bouchers qui salissent l’Histoire

Écoute Mahmoud, j’entends les hommes pleurer.

J’ai une mémoire Arménienne, Rwandaise, Tutsi
Juive, Cambodgienne, Indienne
Je sais la douleur des tiens
Chaque matin j’appelle les enfants disparus
Mais les mots, leurs noms, explosent.

Écoute Mahmoud, le ciel tangue sous les assauts du vide.

Le ciel bascule comme un épervier sans visage
Le ciel nourrit des anges perfides 
Les dieux sont en campagne, ils bradent
ils vendent la foi et des rasoirs, des prières et des bombes
Ils troquent conscience contre territoire, ventres de femmes contre plaisir

Écoute Mahmoud, la voix des frères déchirés

En terres lointaines, je cherche les tribus
Partout le dieu goudron les a chassées
Les fils de bonne conscience ont pris leurs terres
Les marchands arabes ont vendu les hommes
Les blancs s’en sont servis

Écoute Mahmoud, partout les sermons éduquent au meurtre.

Le ciel est désert. Dieu est ailleurs
Ses héritiers sont capitalistes, barbus hermétiques ou croyants sanguinaires
Ses fidèles sont à l’église du loto
Ils misent leurs espoirs sur papier chiffré
L’hostie des prières s’arrose au champagne

Écoute Mahmoud, j’entends gémir la conscience.

La mort et toutes les erreurs du ciel courent
sur des chemins de vie où je piste la vertu
Partout la mort et toutes les erreurs du ciel dépravent le bonheur et l’amour
Peut-on grandir sans justice ?
Vivre peut-il se faire sans bonheur ?

Écoute Mahmoud, j’entends mourir la conscience.

JMS "Et leurs enfants pareils aux miens"
______________________________
* Mahmoud Abou Ramah, militant des droits de l’homme poignardé à Gaza, miraculeusement rescapé (source « Le Nouvel Observateur avec AFP »)
**Amin Dada : dictateur africain  -  Himmler : bras droit d’Hitler, maitre d’œuvre de la solution finale - Torquemada : inquisiteur espagnol  - Enver et Talaat : massacreurs d’Arméniens - Nivelle : boucher du Chemin des Dames, guerre de 14-18 - Cortez : conquistador massacreur d’Aztèques - Staline : déporta au goulag des millions d’innocents  - Custer : massacreur d’Indiens en Amérique du Nord


 

Partager cet article
Repost0

Angye Gaona. Lettre de Álvaro Marín à un juge qui inculpe la poésie

Publié le par Cheval fou (Sananes)

Lettre à un juge qui inculpe la poésie
« Trafiquante de mots »
Monsieur le juge de la « trafiquante de mots » Angye Gaona.
    Soyez bien conscient que Angye s’adonne au trafic des mots. Peut-être elle est fatiguée des mots qu’on entend tous les jours.  En Colombie, les mots les plus fréquents sont « inculpé, » « victime », « déplacé », « disparu », « exilé », « arrêté », « emprisonné », «justiciable», « armée », « condamnation », «  mort », « juge », « police », «  persécution », « assassinat », «embuscade », « attentat » et tant d’autres  âpres termes  que désignent notre temps obscur : là, où le mot « prison » a été écrit, Angye a écrit le mot « oiseau ».
        Jugez par-vous même, car  vous jugerez la Poésie si jamais le mot « condamnation » a un sens. Avec cette grammaire nous allons chaque jour à notre travail, en marchant entre les lignes de cette langue nommant abymes et atavismes deuils et  misères.
    Là où était le mot barreau Angye écrivit le mot rêve, et ce jour-là a commencé son procès.
    Nous sommes de ceux qui pensent que le monde a aussi été crée  pour la célébration de la vie et pour la vie, nous, nous pensons en d’autres termes, dans une réalité autrement définie, dans une autre écriture, dans une autre société où les rêves sont encore possibles. Et avec Angye nous invoquons d’autres mots qui ouvrent des fenêtres  sur l’obscurité de notre monde et qui conjurent l’obscure grammaire de la haine et de la peur. En un chœur désobéissant, avec Angye nous, nous disons « mer » et nous disons « plaine », nous disons « sable », « montagne » et « cordillère » et nous nous rebellons contre  les mots de la nuit ;  nous n'acceptons pas cette nuit imposée. Et nous écrivons  des phrases issues d’un monde caché, comme Angye qui  écrit « ce que j’apporte c'est la mer », et elle écrit « lisière lumineuse » et d’autres expressions douloureuses telle que « le soleil thésaurise dans les voûtes», «le chemin du sternum ». Peu importe que l’on comprenne ou non, on le dit. Et  ne comprend on pas qu’une poète de sa trempe s’efforce d’arracher des étincelles à la lumière là où il n’y a que de la nuit ? Puis nous nous rebellons contre la nuit, et nous disons Soleil des voûtes, tu n’es pas notre soleil ! Soleil des cendres, nous te voulons dehors, libre des prisons qui s’érigent pour cacher le  jour  aux yeux des humains !
    Qu’on veuille remettre Angye en geôle ? Vous ne comprenez pas, les oiseaux de la nuit ne connaissent pas le vol léger des oiseaux du jour.
    Monsieur le Juge, il n’est pas possible d’emprisonner la rébellion du vent.

                                                               Álvaro Marín
                                                               Écrivain, poète, essayiste
                                                              Traduction française : Cristina Castello
                                                                         Révisée par André Chenet

Partager cet article
Repost0

Me fallait-il savoir ?

Publié le par Cheval fou (Sananès)

Les larmes, le vent et les nuages parfois volent si bas

Que l’on en a le visage mouillé
Si bas, que pour ne pas mourir, il nous faut rouvrir de vieux soleils
Et, aux archives de l’intime, retrouver les yeux lumières et les jeux
Que l’on posait sur ces jours en fêtes où les bougies brillaient


Dans la diagonale des siècles, Capitaine passé, je viens de loin
Je viens du bal des nuits et d’une valse des jours

Où se cachent tant de sortilèges
Qu’il me faut passer les frontières pour déterrer l’enfance

Me fallait-il savoir que pour être homme aucune douleur n’est vaine ?

Dans la soute cathédrale des univers, Capitaine mémoire, je viens de loin
Je viens d’un chant de hibou et d’une danse de sirène

Où s’embusquent tant de mystères

Qu’il me faut passer les océans d’envers

Où m’attendent mes vieux chats et mes amis

Me fallait-il savoir que les espoirs vaincus nous apprennent à vivre ?

Dans ce voyage transversal, Capitaine dépassé, je viens de loin
Je viens des rires de Grand-Père et de tablées de fêtes
Où des morts millénaires chantaient à mes cotés

Me fallait savoir que tout doit se dépasser pour aller plus loin ?

À la croisée des infinis, Capitaine naufragé, je viens de loin
Je viens d’un interminable syllabaire des douleurs

Et d’un père retrouvé
Je viens de l’océan cosmique où coulent les mémoires

Me fallait-il savoir que les rêves les plus fous déchirent l’acier le mieux trempé?

Dans les carrés de l’Histoire, Capitaine sans repaire je viens de loin
Je viens d’un verbe aimer et d’une terre étrangère

Où l’on étripe mes nostalgies
J’étais venu de rivières de tendresse et des rires du pays des arbres à bonbons

Me fallait-il savoir que sans amour il n’y a pas la vie ?


Les larmes, le vent et les nuages, parfois volent si bas

Que l’on en a le visage mouillé
Si bas que pour ne pas frémir, il nous faut ne rien oublier
Le jour viendra où ma fille et mon fils oublieront le vieux cheval fourbu
Leur faudra-t-il apprendre que jamais rien ne se perd quand on croit au rêve ?

JMS - Extrait de "Dieu, le silence et moi" - Editions Chemins de Plume

Publié dans Dieu le silence et moi

Partager cet article
Repost0

La prison est-elle la maison des poètes ?

Publié le par Cheval fou (Sananès)

Angye Gaona

Parfois les grands inquisiteurs bâtissent des rumeurs pour tuer les peuples
Parfois l’intérêt supérieur des morales inférieures est de tuer la vérité
Parfois les petits accusent leurs chiens de la rage pour pouvoir les tuer
Parfois les puissants accusent les poètes pour tuer les consciences

Souvent l’oiseau de la conscience est au bout d’un fusil
Souvent le chancre de l’ambition enfante des serpents
Souvent par crime la morale efface sa culpabilité
Souvent détruire est plus facile qu’avouer

Il est des pays où cisailler le chant des oiseaux est une fête
Il est des pays où faire taire un poète et une conscience n’est pas un crime
Il est des pays où les des Droits de l'Homme sont un danger
Il est des pays ou la poésie est rébellion

Il est un pays où Angye Gaona est enfermée.

JMS - "Et leurs enfants pareils aux miens"

Partager cet article
Repost0

Mobilisons-nous en toute urgence pour Angye

Publié le par Cheval fou (Sananes)

 

Angie.jpg

Cristina Castello, poète argentine vivant en France et amie d'Angye, lance un fervent appel de soutien à l'attention de la communauté internationale. Soyons conscient qu’en d'autres temps de sinistre mémoire, nous aurions très bien pu nous retrouver dans une situation similaire à la sienne. En Colombie la grande majorité de la population est complètement terrorisée par la répression sanglante et très peu d'individus n'osent afficher publiquement leur soutien par crainte des représailles.


 Rendez-vous pour manifester votre soutien sur :

http://poesiedanger.blogspot.com

& http://les-risques-du-journalisme.over-blog.com/

 

Voici des liens vers quelques articles décrivant l'état des lieux:
http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=5935 (français)
http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=5878 (English)
http://www.es.lapluma.net/index.php?option=com_content&view=article&id=2613:

olombia-banada-en-sangre-a-un-ano-de-santos-cifras-del-terror&catid=90:impunidad&Itemid=422 (espagnol)

Publié dans Informations

Partager cet article
Repost0

Je les regarde (Fin de trêve)

Publié le par Cheval fou (Sananès)

centre-de-retention-de-Rennes.jpg

centre de rétention de Rennes

"Je veux, si je suis élu Président de la République,que d'ici à deux ans,

plus personne ne soit obligé de dormir sur le trottoir et d'y mourir de froid.

Parce que le droit à l'hébergement, je vais vous le dire, c'est une obligation humaine"
(Discours de campagne de Nicolas Sarkozy : 18/12/2006)

 

Je les regarde

Comment apprendront-ils à espérer et à grandir
en regardant leurs mères pleurer
les fils d’hommes sans travail
les sous-payés, les sans toit, les sans espoir ?

Comment apprendront-ils à aimer et à ne pas mourir
en regardant leur frères les ventres pliés par la misère
les sans pays, les sans écoles, les sans amour
les sans rien, les sans argent, les sans avenir ?

 

À croire au Nasdaq, à Wall Street, à l’Euronext
à vouloir la mondialisation, la globalisation, la dérégulation
à cautionner les subprimes, la finance, les stocks-echanges, les stocks-options
les places boursières, le capital et le "market", devient-on différent ?


Comment nous apprendront-ils à ne plus exploiter et à nous respecter
ceux qui jouent à la market-spéculation, à la capitalisation
au banking, à la sur-cotation, à la désinflation
un doigt dans chaque banque et le cœur en paradis fiscal ?

Comment apprendront-ils à aimer et à nous laisser vivre
ceux qui affament nos enfants et mettent les peuples à la rue
ceux qui déshabillent les pauvres pour engraisser les nantis
ceux qui ne savent pas que l’homme à genoux un jour se révolte ?


               Ne voient-il pas pleurer les mères et les enfants
              ceux qui ont gommé de la constitution le droit au travail
              ceux qui s’augmentent et asservissent
              ceux qui vendent l’eau, l’énergie, les transports et les pays à la criée ?

              

Ne voient-ils pas les sans toit, les sans espoir,
ceux qui s’acharnent à maintenir et sauver le système
ceux qui revendiquent les droits de la banque et la dictature des bourses
ceux qui ne veulent pas que les hommes réclament la dignité qu’on leur vole ?


Comment apprendront-ils à aimer, ceux qui regardent mourir le monde
ceux qui ne voient pas plus loin que le carré filtré de leur télévision
ceux qui ne regardent jamais le flot des sans pays, des sans écoles, des sans toit
des sans papier, des sans argent, des sans rien et des sans avenir ?
              

Les écoles de l’indifférence créent-elle un homme supérieur
              un homo privilegius ayant la matraque et le droit à son service
              et un homo miserabilis corvéable à merci ?

              Qui ne sait aimer et ne sait plus la justice est-il encore homme ?

JMS - "Et leurs enfants pareils aux miens"

Partager cet article
Repost0

Vœux 2012

Publié le par Cheval fou (Sananes)

Voeux-du--PERE-NOEL-2012-copie-1.jpg

dessin jms

Partager cet article
Repost0

Quand Silence rencontra Petite Phrase (Conte de JMS)

Publié le par Cheval fou (Sananes)

Silence s’écoutait, s’étirait dans l’ombre de l’horloge. Il se mesurait, se comparait à la taille du ciel et des nuages, réfléchissait. Était-il aussi profond qu’on le dit ? Silence pensa aux imbéciles qui le croyaient muet, lui qui inlassablement se parlait sans dire mot. Un frisson de peur soudain le fit frémir, un petit bruit frappait à sa porte. Non pas un petit bruit : un sorte de bruit vagabond ou de bruit qui court, plus exactement : une petite phrase.

Silence s’inquiéta : était-ce un bruit perdu, une phrase solitaire, ou un horrible traqueur de silence, un de ces massacreurs de quiétude qui peuplent les villes ? Avait-on découvert son refuge ?

Laissant peu de place à l’indésirable, Silence se fit tout petit. Il ne voulait rien écouter.

Petite Phrase criait : "ouvre-moi ta porte, je suis fatiguée, épuisée, laisse-moi partager ta solitude". En matière de silence, elle s’y connaissait Petite Phrase, elle savait que Silence n’aimait pas partager sa solitude. Pourtant elle insista : "ouvre-moi ta porte".

Prudent, Silence avait fermé ses oreilles, sa porte, et verrouillé son cœur à double tour. Mais Petite Phrase grattait aux oreilles, griffait les murs du château de Silence, se lamentait, pleurait au pied du donjon : "laisse-moi entrer, laisse-moi me réfugier", suppliait-elle ;

"la grande armée de Vacarme me pourchasse ; je ne suis que le murmure d’un poème, je ne te blesserai pas".

 Petite Phrase pleurait : "si tu n’ouvres pas ta porte, je serai pareille à une larme que la rivière avale, comme elle, je me dissoudrai, me noierai dans l’océan et la foule des chahuts".

Apeurée, elle interpellait de plus belle : "Silence, connais-tu le désarroi des petites phrases inécoutées, des idées perdues, l’angoisse des mots égarés ? S’il te plait Silence, protège-moi, je ne suis que les mots d’un poème, la cohue et le bruit me tueront".

Rien ne faisait, Silence ne bronchait pas :

"Tu ne sais rien de la horde qui me poursuit", continuait Petite Phrase, "les Toni truands et leurs motos, le vibraphone et ses marteaux, les violons et leurs archets, une famille d’épinettes, de flûtes traversières, et même Pan, sont à ma poursuite". Elle rajouta : "la Grande Rumeur et ses mille langues, la foudre et les bruits qui courent, aussi sont à mes trousses".

Insupportable litanie ! Silence l’avait écouté de sa plus petite oreille, pourtant il fut ému au point que les verrous de son cœur se brisèrent et qu’il ouvrit sa porte.

C’est ainsi que se fit leur curieuse rencontre.

Silence et Petite Phrase cohabitèrent comme le tic et le tac d’une horloge.

Petite Phrase murmurait de brèves paroles puis laissait place à Silence le temps d’un soupir. Sitôt après, elle égrenait un autre chapelet de mots et cela rythmait leur vie.

Silence parfois se demandait s’il avait été raisonnable d’écouter son cœur : était-il naturel que Silence sauve Petite Phrase ? Immanquablement, cette pensée lui faisait déverser de longs soupirs.

En fait Silence et Petite Phrase s’apprivoisaient et ils s’étaient tant habitués l’un à l’autre qu’ils se marièrent et eurent un enfant qu'en raison de sa petite voix, ils nommèrent : Sourdine.

Évidement, Sourdine, comme son nom l'indique, ne parlait qu’en sourdine. Petite Phrase lui avait légué sa voix à poèmes, et Silence, sa voix intérieure, celle que certains appellent la voix du cœur.

L’harmonie régna jusqu'à ce que Sourdine explore le monde, car aussitôt les princesses, les faunes et les lutins vinrent l’écouter. Ses mots et ses silences croisés étaient si beaux que tous se croyaient à la fête. On eut dit des sortilèges de bonheur.

Son succès fut tel qu’il en devint dévastateur. Princesses, faunes, lutins, venaient de partout et tous répétaient en cœur ses paroles, tous voulaient les mettre en chanson, en musique, en symphonies. Les princesses, les faunes, les lutins ne savaient pas qu’il n’est pas besoin de dire fort les choses pour qu’elles soient belles et grandes. Aucun d’entre eux ne savait que les mots doux parlent mieux au cœur que le grand vacarme.

 

Cependant, la voix de Sourdine reprise par tous, devint une rumeur grandissante, tant et si bien que le Grand Chahut, la Cohue, le Tohu-Bohu assiégèrent bientôt la forteresse de Silence et Petite Phrase. Les Toni truands et leurs motos, le vibraphone et ses marteaux, les violons et leurs archets, une horde d’épinettes, de flûtes traversières, et même Pan, furent de la fête. La Grande Rumeur et ses mille langues, la foudre et les bruits qui courent, les avaient aussi rejoints. L’orgue de Barbarie parlait si haut, si fort, que Silence se bouchait les oreilles. Terrorisé il devenait si petit que Petite Phrase fut contrainte de le blottir dans ses mots pour le protéger. Sourdine, désolée, s'efforçait de ne pas pleurer.

Quand la nuit terrible s’acheva, que le Grand Vacarme, le Grand Chahut, la Cohue, le Tohu-Bohu, les Toni truands et leurs motos, le vibraphone et ses marteaux, les violons et leurs archets, une horde d’épinettes, de flûtes traversières, Pan, la Grande Rumeur et ses mille langues, la foudre et les bruits qui courent, l'orgue de Barbarie, furent assoupis, Petite Phrase se fâcha, dit une bordée de gros mots, bien trop gras pour entrer dans son vocabulaire habituel, puis elle ouvrit son plus beau poème et partit sur la pointe des pieds. Silence et Sourdine s’enfuirent avec elle. Sans donner d’adresse à qui que ce soit, ils partirent très, très loin de là au pays des ours sauvages et du froid éternel.

Depuis, Sourdine sait que Silence est un gardien de vérités essentielles que seule Petite Phrase approche pour en faire des poèmes.

 

Très loin d’eux, le Grand Vacarme, le Grand Chahut, la Cohue, le Tohu-Bohu, les Toni truands et leurs motos, le vibraphone et ses marteaux, les violons et leurs archets, une horde d’épinettes, de flûtes traversières, Pan, la Grande Rumeur et ses mille langues, la foudre et les bruits qui courent, l'orgue de Barbarie, qui avaient agité la terrible nuit, parlent encore du temps où Sourdine leur avait divulgué la magie des mots, distribué le sucre des silences et la musique du verbe. Tous sont nostalgiques et attendent son retour.

 

Huit siècles ont passés. Sourdine a grandi, elle sait maintenant qu’il faut lire au fond des yeux  pour rencontrer les silences et les mots millénaires.

JMS - Conte (à paraître)

Partager cet article
Repost0

Parce que je crois à tout cela (Trève de Noël )

Publié le par Cheval fou (Sananès)

Parce que l’homme toujours doit savoir aimer
Parce que l’homme toujours doit savoir douter
Parce que l’homme toujours doit savoir s’indigner
Parce que l’homme toujours doit savoir rêver
Parce que l’homme toujours doit savoir partir et revenir
Parce que l’homme toujours doit savoir pleurer et jouer
Parce que l’homme toujours doit savoir être un enfant

Parce que je n’ai d’autre royaume que l’utopie
Parce que je crois à tout cela.

JMS - Extrait de "Dieu, le silence et moi" - Editions Chemins de Plume

Publié dans Dieu le silence et moi

Partager cet article
Repost0