Le Jardin des Diagonales

Samedi 4 juillet 2009 6 04 /07 /Juil /2009 15:37

Chronique d’un enfermement


Chaque jour une tourterelle vient me voir, elle mange les miettes que je dispose sur le coin de la fenêtre, entre deux barreaux rouges. Elle me dévisage longuement, puis penche la tête pour mieux me voir dans le sens de la hauteur, la redresse, marche sur place comme le font les gardes devant Buckingham Palace, puis me fixe droit dans les yeux. Je sais que ses visites ne sont pas une simple civilité, je vois bien qu’elle me scrute, elle cherche l’invisible au fond de moi. D’un air mi-inquisiteur mi-affectueux, elle me parle en mots profondément transparents.
Les autres, elle les connaît, elle a déjà étudié les habitants du miroir, ceux de l’autre coté du mur, ceux qui ressemblent à ce qu’ils sont, qui ont des cravates, et même Mario-la-Cloche qui a tenté de l’attraper, sûrement pour diversifier son alimentation. Elle connaît les femmes caniches qui se prennent pour des Barbies, les ménagères à panier, et les gens qui prennent le bus.
Je suis son énigme, son homme en cage. Tous deux, nous parlons d’une voix blanche que les autres n’entendent pas. Si les autres m’entendaient, ils m’appelleraient “El Loco”. Manu militari, ils ouvriraient ma bouche, me diraient : « prends donc cela, c’est bon pour ce que tu as...”.
Parfois, la tourterelle me regarde, muette, regarde son ciel à elle, celui qui est si vaste qu’il va du matin à l’horizon, puis, elle semble hésiter mais reste là, à ronger ma solitude. Et cela, bien après avoir mangé les miettes que je lui ai données. Ce n’est donc que par amitié, qu’elle reste là à m’offrir des morceaux de sa vie.
Elle n’est pas comme les hommes en blanc, elle s’intéresse à moi, elle n’obéit qu’à sa conscience, à son envie. Avant-hier, elle a mangé dans ma main, je n’ai pas tenté de l’attraper. Les hommes en blanc ne l’ont pas vue, ils l’auraient tuée si elle avait sali le mur.
Les hommes en blanc, ne voient rien, ils habitent l’autre côté du miroir. Ils ont des montres.
Dans mon monde, les montres ne servent à rien, elles ne minutent que le rythme des hommes en blanc, les repas, les visites de monsieur Hô.
Ceux de l’autre côté du miroir ne croient qu’aux montres, elles régissent tout : « Time is money » disent-ils. Ils ne savent pas que les heures ne coulent pas pareil selon que l’on habite le vert de l’attente, le bruit blafard de la peur ou l’odeur noire du cri. Aucune pendule ne sait que la douleur compte triple, aucune ne sait l’heure de ma tourterelle.
 Les hommes en blanc ne sont pas comme la tourterelle, ils ne s’intéressent pas à moi, ils n’utilisent jamais les mots du silence. Ce sont des hommes mécaniques, ils me regardent comme le cycliste regarde la chaîne de son vélo, sans se demander si le métal est fatigué.

Extrait de "Le Jardin des diagonales"

(roman à paraître)

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Jeudi 12 mars 2009 4 12 /03 /Mars /2009 15:14

Je viens de rendre visite à un de mes blogs préférés… Jean-Marc La Frenière présente des textes sur Diégo Garcia, en rebond je vous livre une nouvelle "Le cheval noir" écrite voici quelques années, sur la déportation des habitants de cet archipel.

 

Le cheval noir

(Dédié à ceux  de Diego Garcia et à ceux de l’archipel des Chagos que l’Amiral Zumwalt chassa de leur terre en 1966)

 

Toujours ce même rêve.

Le Cheval noir courait, immense nuée noire aux couleurs d’indicible, il traversait la rue centrale de la ville, celle que bordent latéralement deux allées d’arbres grêles porteurs de lanternes. Symboliques des métropoles d’ailleurs, depuis des décennies, ces arbres  jouaient aux réverbères et déversaient un flux frétillant de lumières jaunes et faibles sur des espoirs devenus insipides.

Toujours ce même rêve. Loin des châteaux de sable et des rivages d’hier, l’archipel tremblait dans une mer aux tendresses oubliées.

Au loin, de vieux rafiots hurlaient de la corne de brume. Comme toujours nous étions en été, dans la douceur tropicale d’un de ces matins de douceur affable. Nous étions un dimanche. La déchirure glissait entre des interstices de ciel et de pierres, elle rampait et  remplaçait les jeux bruyants et innocents des soleils insulaires.

Hier, le cheval noir avait couru, précédé de ses vigiles. Ils avaient parcouru la ville. Un à un, les arbres-réverbères étaient morts et le faible éclairage des maisons s’était tu. Hier, le cheval avait mangé toutes les lumières, la nuit avait enfanté une couleur sauvage et borgne d’espoir. Les étoiles s’étaient resserrées dans le ciel et les chiens avaient pleuré à la dernière lune. Au loin encore, de vieux rafiots avaient hurlé dans l’odeur mazoutée de leurs fumées.

 

Adama, ces dernières semaines, avait fait ce rêve oppressant près de dix fois. 

 

Ce matin, les frissons du jour étaient arrivés dans le froid d'une nuit mourante. Adama s’était réveillé pour tremper du pain et du glauque dans un café froid. L’espoir, ce vieux chewing-gum que les enfants pauvres ont trop mâchonné, trop usé, se sont trop repassé de bouche en bouche, l’espoir, ce matin, semblait un vieux chewing-gum qu’il fallait jeter.

Le rêve en forme de couteau à cauchemar, encore une fois titillait, comme la terrible envie de pleurer d’un enfant qui, contre toute logique, affirme sa douleur ou sa peur d’aller à l’école.

Au village, tout le monde a ri de lui et Adama s’est caché.

 

L’éternel été tropical coulait dans les odeurs de mangues, de pêches miraculeuses, de rires, de coprah et d’huile. Les frites de la cabane en bord de plage sonnaient des envies de vivre et de manger du bonheur à pleines mains, à bouchées goulues.

Mais Adama n’a pas rêvé ce matin.

Au loin, dans la baie de Diégo-Garcia, de vieux rafiots hurlent à friper le rêve. Comme toujours l’été coule dans la douceur tropicale des matins lents. Nous sommes dimanche. Les officiers et les représentants de la Couronne sont là. Notre île a été cédée. Tout notre archipel est vendu.

Les îles Chagos sont loin du monde. Sa Gracieuse Majesté les a échangées, pour cinquante ans, contre des missiles, et Oncle Sam ne nous veut pas.

Comme un Cheval noir,– les camions courent dans un nuage de benzène – bruit et pollution – violence – le cri meurt dans l’inquiétude - immense nuée noire aux couleurs d’indicible. Les camions traversent la rue centrale de la ville.

Hier encore deux allées aux lumières fragiles et faibles bordaient les étoiles. Les générateurs se sont tus, le courant est mort interrompu comme un espoir qu’on assassine.

Une valise à la main, les camions nous mangent et les navires mangent les camions. On nous déporte loin des châteaux de sable. L’archipel sans jeux tremble dans une mer aux tendresses oubliées afin que, sur l’échiquier des puissants, puissent jouer des armées de GI.

Les jours de soleil doivent mourir, la place du village enterre ses fêtes et ses distributions d’huile. Nous sommes mille cinq cents qui pleurent une valise à la main. Tout près de nous, des toits de chaume et des photos en berne sur des murs nous appellent.

La déchirure brutale a des mains de policiers. Des ciseaux à certitude jouent de la Loi. La force joue à Jacques a dit et l’Union Jack a dit non aux jeux bruyants du souvenir, non aux jeux innocents des enfants.

Dans le bruit et l’agitation des moteurs, le cheval noir du malheur, précédé de ses soldats, parcourt la ville. Une à une, aux arbres-réverbères, les lanternes meurent d’espoirs brisés et d’étoiles que je ne reverrai plus. La lumière des maisons tropicales s’est tue, on chasse ceux qui se cachent. Mon chien tremble comme un enfant.

Le cheval mange toutes les lumières, la nuit avale ses étoiles, le ciel enserre dans ses tripes tous les anges morts et le cri des ancêtres. Dans le ciel encore blanc, les chiens pleurent à la dernière lune.

Au loin de vieux rafiots hurlent dans l’odeur mazoutée de leurs fumées.

Déjà, des militaires tuent nos chiens et clouent notre avenir.

L’arbre sur lequel j’ai gravé ton nom, dit « toujours » plus haut que le mensonge des certitudes.
Ils sont venus les mangeurs de futur avec leurs fausses valeurs et leurs canons, planter le drapeau du désespoir là où nous avions maisons. Je ne  veux plus qu’ils me parlent de leurs idéaux. Je ne veux plus qu’ils parlent. Ils ont tué nos lendemains.

Plusieurs de mes voisins se sont jetés du bateau. La mer les a mangés, aussi sûrement, mais bien  moins vite que le désespoir qui nous ronge.

 

***

L’archipel des Chagos dont fait parti Diégo-Garcia (peuplée de francophones) a été cédé par l’Angleterre aux Etats-Unis pour une période de 50 ans afin d’être transformé en base militaire lors de la première guerre d’Irak.

JMS - Extrait de : "Le jardin des diagonales" (roman à paraître)

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Lundi 12 janvier 2009 1 12 /01 /Jan /2009 21:28
.../... 

Quand j’étais jeune, un vieux fusil sur le mur, pendait. Des photos, sur la commode, agitaient la mémoire de Grand-père. Il mâchonnait du gris. Il disait : «dans la guerre qu’anges et démons se livrent, chacun croit que l’autre incarne le mal.  Rien de tout cela n’est vrai, ce n’est qu’un jeu de miroirs inversés. Personne ne connaît rien à Dieu. Dieu, c’est la somme des douleurs et des joies de l’univers. Le bilan est mauvais. Combien de larmes pour un ventre satisfait ou un rire de bébé. Il faut être bête comme un homme pour croire qu’il connaît la création et les desseins du Créateur. Dieu ne tient pas plus dans la tête d’une alouette que dans celle d’un homme».

Grand-père parlait de son expérience. Il aimait à répéter : “j’ai vu grandir la fleur, et l’oiseau l’a mangée, j’ai vu voler l’oiseau et le chasseur a tiré. J’ai vu grandir la peur, et personne jamais ne l’a arrêtée”.

 

Parfois, quand le vin avait un peu trop coulé, Grand-père allait plus loin, jusqu’au point 17 de sa jeunesse. Il avait été soldat, là-bas, en France.

 

Pour Grand-père il n’y avait pas d’ennemi, seulement un regard différent sur l’autre. “L’autre coté du miroir ment toujours”, disait-il.

 

Quand j’étais enfant, Grand-père nous apprenait la vie. Moi Manuel, je jouais, nous ne connaissions pas la Guardia, le futur se dessinait dans les contours d’une école aux toits rouges.

 

JMS - Extrait de : "Le jardin des diagonales" (roman à paraître)

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