Salon du Livre de Nice 2012 (Nouvelle)

Publié le par Cheval fou (Sananes)

C’était un temps indéfini entre sucre et brouillard, les années passaient, se bousculaient, se hâtaient de venir et revenir. Ma jeunesse était restée loin de là, prisonnière de la première moitié d’un autre siècle. Rien, jusque-là, ne m’avait prédisposé à prévoir le futur ou mes rencontres à venir. Encore une fois, les ans se refermaient sur un printemps paresseux qui n’avait su chasser ni la pluie, ni les nuages.

Le Salon du Livre de Nice 2012 était arrivé comme passent les oiseaux dans l’indifférence des villes, dans une léthargie sans faste ni joie. Les chasseurs de mots et d’idées, selon l’usage invités par les libraires, avaient posé leurs stylos le temps d’une rencontre.

Les premiers arrivés au Salon du Livre avaient été des enfants. Ils étaient passés en courant, jetant aux écrivains les regards furtifs qu’habituellement ils offraient aux singes et aux léopards quand ils allaient au zoo. La similitude était là, les auteurs, assis derrière de longues tables, semblaient des animaux rugissant, mugissant, et ruminant des cris de papiers. Chacun avait sa chaise, et son nom sur une étiquette qui permettait de pouvoir le nommer. Rien, aucun index n’indiquait l’utilité de lire ou la possible toxicité de certains textes. Loin de la course des scolaires, la foule dormait et faute d’authentiques lecteurs, organisateurs et auteurs quêtaient le soleil et le badaud.

Comme il en était l’usage depuis quelques années en cette belle ville de la Côte d’Azur, les poètes étaient parqués loin du circuit littéraire, loin des lieux de passage où l’on exposait, comme des trophées, les  habitués des forums médiatiques. Près des "vedettes authentifiées", quelques écrivains, parfois talentueux, attendaient que l’on reconnaisse leurs mérites. Dans l’allée secondaire, les autres, les sous notables, les déficients de la notoriété, les sans souteneurs littéraires, les artisans du mot, les ciseleurs du verbe, les diseurs de vérités, les traqueurs d’âme, languissaient.  

En périphérie du grand circuit, les poètes, dont je fais partie, étaient installés à la marge, bien dissimulés dans le pavillon des bouquinistes.

Avec mes amis troubadours et mes frères d’encre, nous habitions la travée du fond, mais…  le fond peut parfois avoir bon fond !

Alors qu’ensemble, dans une joyeuse convivialité, nous arpentions la désaffection des foules, apparurent enfin, par petits groupes comme arrivent les papillons dans un coin de printemps, les traqueurs de livres. Parmi eux, un couple souriant, atypique, s’était perdu dans les allées de ce salon du livre loin du bord de mer, du soleil et des lieux que fréquentent habituellement les touristes. Près du stand poésie, leurs pas se firent minuscules puis s’immobilisèrent pour regarder mes livres sur les chats. Avec une attention béate, distribuant de généreux et larges sourires, ils s’approchèrent de moi.

      - Un livre sur les Chats ! dirent-ils avec une pointe d’accent anglais.

Alertés par un sixième sens, ils avaient senti que j’appartenais à la tribu des serviteurs du Chat. Visiblement ils me soupçonnaient d’être l’un de leurs biographes, ce qui m’autorisa à leur demander, sans ambages, dans une de ces phrases bâtardes qui ne sait si elle est affirmative ou interrogative :

     - Vous avez des chats dans votre famille ?

Sans attendre la jeune femme répondit avec une grande assurance :

     - Oui, nous en avons neuf !

Quelque chose en cela me froissa : leur dévotion à la gent féline semblait surpasser la mienne ! Leur horde avait une tête et quatre pattes de plus que la mienne. Mes huit chats ne leur parurent pas un fait exceptionnel. Je n’osais leur dire que depuis un certain temps, la route, l’âge et la maladie, étaient passés chez nous pour prélever leur dîme. Je n’osais leur dire que mes chats avaient payé un lourd tribut ! J’étais donc contraint, pour rivaliser avec eux, à compter au nombre de mes chats, les Norvégiens de ma fille et mes deux vieilles pelures : l’une mi fille de gouttière, petite noire et craintive, et sa mère une mi hystérique caricaturale et collante.

À l’évidence, le jeune couple  ne m’était plus tout à fait étranger, nous avions en commun une branche familiale, et pas n’importe laquelle : la plus charmante, la plus élégante, la plus fascinante, la plus féline… celle qui miaule, celle qui, d’un miaou, d’un ronron, et parfois d’un coup de griffe quand il est mérité, nous rappelle qu’en Égypte nous en fûmes esclaves.

Vous l’avez compris nous parlons de chats.

Comment aurais-je pu ne pas sympathiser avec ce jeune couple si proche de mes  amis griffus !

Ma voisine de table ne tarda pas se joindre à la conversation. Depuis qu’elle avait adopté une naine à poils longs, elle aussi avait rejoint la secte des amoureux du chat.

Aussitôt, les histoires fusèrent, passionnées.

Avec une impudeur bavarde, je disais tout de mes amours félines, je parlais de ma Toutoune, de Cachou, de Vieux Macho, de Mistigri, et des autres. Je parlais des larmes et des joies que l’on glisse dans nos mémoires.

Mot après mot, nos liens familiaux se confirmaient, tant et si bien que l’on me demanda de dédicacer un livre. On me prit en photo, on nous prit en photo, on se prit en photo… seuls les chats manquaient !

La jeune femme s’enquit :

      - Si vous nous en donnez l’autorisation, nous mettrons des extraits de votre livre sur notre site, promis juré.

L’heure tournait, il leur fallait partir pour nourrir leur petite horde, faire leurs dévotions, donner des caresses et recevoir de la joie et de la tendresse.

 

  ***

Le Salon du Livre a fermé ses portes, la fête du livre est finie.

Une idée à couleur de certitude, me titille : que deviennent les minutes perdues, où vont nos sourires, où vont les mots et les rires oubliés, les photos effacées ?

Peut-être qu’un jour ces jeunots retrouveront une vieille photo. Peut-être que, d’un air mi nostalgique mi contrit, ils se poseront la question :

     - Tu te rappelles ? C’était où…

     - Mais quels étaient les noms de nos chats à cette époque ?

Puis, mesurant la distance et affrontant leur 8è décennie, ils diront : 

     - les livres restent mais les hommes passent...

 

En ces temps, ils n’auront pas lu le journal du 2 décembre 2017, ils ne sauront pas qu’en me rendant au Salon du Livre de Perpignan-la-Gare, j’ai eu un terrible accident. Ils ne sauront pas que je me suis retrouvé sans rate ni foie, sans loi ni permis, sans cheveux ni rêves, avec une effrayante atrophie du nombril. Ils ne sauront pas qu’ayant perdu tout ce qui est utile à un auteur pour vivre, on m’avait  cryogénisé en attendant que la médecine sache me sauver.

 

En 2052 la médecine m’a réparé. Vous ai-je dit que maintenant ils savent réparer la rate, le cheveu, le nombril, mais pas la mémoire ?

Depuis, je la scrute ma mémoire, je me cherche.

 

Sur ICC* - Interconnectic cosmique connections -,  je me suis trouvé. Un article parle de moi, j’ai vraiment existé ! Mon nom figure sur un blog parlant de la gent féline. J’y ai même trouvé quelques lignes de texte qui me sont attribuées.

En quête de souvenirs, je cours après moi. Hier, j’ai retrouvé les auteurs du blog, ils ont un appartement-jardin au 118è étage de la tour 4 au  Spacemodrome d’Orly 18. Ils habitent tout près de l’usine à air respirable. Ils ont douze super-palmiers synthétiques et un musée dédié aux espèces félines.

 

La vieille dame, souriante, et son compagnon, un tout aussi sympathique vieux monsieur aux cheveux blancs, confirment : ils m’ont connu.

Je crois les reconnaitre mais l’homme a un scaphandre marcheur qui lui donne un air un peu lourd. Les temps ont changé, le scaphandre est bien plus efficace qu’un fauteuil roulant. Tous deux se souviennent de moi, ils disent que je n’ai pas changé.

J’ai du mal à me souvenir, mais je suis heureux.

Soixante ans ont passé depuis notre rencontre au Salon du Livre de Nice 2012 !

Les chats n’habitent plus que les musées. Je suis un homme en berne, je n’aurai plus jamais de chat à servir, à aimer, aucun ami à quatre pattes. La plus charmante des espèces terriennes, la plus élégante, la plus fascinante, la plus féline… celle qui miaulait, celle qui d’un miaou, d’un ronron, et parfois d’un coup de griffe quand il était mérité, me rappelait qu’en Égypte nous en avions été esclaves, n’est plus. Comme la plupart des créatures vivantes, une science folle l’a éradiquée.

Pouvait-il en être autrement dans un monde où la foire aux gloires médiatiques remplaçait la littérature et la philosophie ? Pouvait-il en être autrement dans un monde où les poètes n’avaient plus leur place ?

La cryogénisation est ma malédiction !

 JMS

*Pour ceux qui ne le savent pas encore, ICC est, depuis l’an 2032, la version de ce que les anciens nommaient Internet.

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B

ah, mais qu'est-ce qu'ils sont chouettes ces anglais!


l'amour ne mourra jamais. l'amour est plus grand que tout.
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C


Merci de votre passage Barbara Alice, c’est sûr que les anglais ont toujours eu une considération
particulière pour nos amis à quatre pattes !
Amicalement, Jms



J

les poètes et les chats ne meurent jamais


sept vies


voire plus
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C


Mais Jeanne, sept vies suffisent-elle à voir, à comprendre, et à pardonner ?
Amicalement, Jms



L

Je me suis régalé à lire cette nouvelle
Répondre
C


Merci, votre passage sur mon blog me fait plaisir.
 Amicalement, Jms



C

Oui mais: une espèce en gestation cryogénisée qui serait appelée:"chathom"  s'annonçait, sans qu'il s'en rendît compte naturellement... Qu'avait-il su de l'espèce Homme Poète qui apprenait
le chat? Si le sacré était révélé que resterait-il de la création artistique? 
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C


Excuse-moi Chantal, avec tous les problèmes que j’ai, je ne trouve plus le moyen ni la courtoisie qui
voudraient que je réponde rapidement aux commentaires ! Je n'entretiens même plus mon blog !
Amicalement, Jms