Jean-Marc La Frenière

Publié le par Cheval fou (Sananes)

De la haine, des kilos de fureur, des mots à cran d’arrêt, je ferai de l’amour. Des hommes à angle droit dénaturent la terre. Ils rasent les montagnes et aplatissent l’arc-en-ciel. On mange du pétrole mêlé au sang des bêtes. On boit des sanglots secs. J’ai moins peur des canons que de ceux qui les font, moins peur des soldats que de leurs chefs d’état, moins peur de la faim que des billets de banque. Dans le concert des nations, toutes les notes sont fausses. Tout craque comme les os des branches mortes. C’est quand qu’on fera moins de fusils qu’on n’aura moins faim. C’est quand qu’on fera moins d’avions qu’on ira plus loin. C’est quand qu’on fera moins de choses qu’on aura le temps de s’aimer. C’est quand qu’on recommence la vie, plus propre, plus belle, plus chaleureuse ? C’est quand qu’on recommence à vivre sans marchand, sans prêtre, sans soldat ? C’est quand qu’on danse avec les loups en laissant les héros masturber leurs médailles ? 

Ne restez pas là plantés comme des piquettes. Faites plutôt les arbres. Faites bouger vos mots comme des feuilles, plonger dans vos racines jusqu’à toucher le ciel. Faites l’amour pas l’argent. Faites la sourde oreille aux sirènes marchandes. Faites la vie non la haine. Ne faites pas la chaîne mais l’accolade. Ne faites pas la banque mais le lit. Ne faites pas la tour mais le nid. Faites l’abeille, le pollen, la fleur. Ne faites pas la cour mais l’azur. Ne faites pas la guerre mais la danse, l’horizon, la cigale. Ne faites pas la rue mais la route. Ne faites pas le paon mais la roue de brouette, le galet des ruisseaux, la groseille, la luge, la sève des érables. Ne faites pas l’armure mais la peau. Ne faites pas le pied de grue mais l’aile de l’oiseau. Ne faites pas la queue mais le pépin. Ne faites pas la montre. Faites la pluie et le beau temps. Ne faites pas la bombe mais l’avion de papier, le tire-pois, la chiquenotte. Ne faites pas la tête mais le cœur. Ne faites pas l’habit, l’uniforme, le rôle. Faites l’ange. Faites l’homme. Faites l’âme.

Ma main gauche prolonge ses lignes sur la page. Les mots rendent parfois visible la part manquante de l’univers. Quand le monde est trop lourd, je me penche sur une phrase pour l’alléger d’un mot. La moindre pluie d’été, le souffle d’une bête, le sel d’une larme me rassure sur la vie. Même en lettres attachées, l’écriture libère. Sur un carnet aux ailes dépliées, un sang d’encre palpite. Les saisons passent, des ombres de Rembrandt au soleil de Van Gogh, des rires de Mozart aux prières de Bach. Le temps est un artiste. Le ciel bat des cils au passage des nuages. Même derrière le pire, un bout d’âme dépasse, s’apprêtant à aimer. Je ne veux pas être quelqu’un mais simplement un homme. J’aspire à l’infini. L’amour n’a pas de fin puisque son terme nous échappe. La beauté est là, partout, du vert des rivières à l’envers des feuilles, des vers sur la page au ver dans la pomme, de la poussière des étoiles jusqu’à l’eau du langage.

J’aime la poésie légère des comptines. Un simple mot d’enfant fissure la masse des opinions. J’écris avec les pattes des oiseaux, le poil des chevreuils, les miettes de pain, la poussière des routes, la mousse des rochers. Je cherche au fond de l’encre des fétus de lumière, un peu d’émerveillement, la grâce d’une langue. Les évènements importent peu dans une vie. Dès l’enfance, les routes sont tracées. Le silence porte tant d’images. Il faut écrire pour les voir. J’ai situé partout ma chambre d’écriture, un banc de parc, une pierre, un arbre renversé, une table de bois, une banquette de train. Tout me sert de papier. Les mots poussent partout, de l’humus au désert, dans la glaise ou la gravelle, le lisse des galets et la chair des fruits. Même si ce qui est écrit ne tient pas, je m’y tiens comme on s’accroche à la vie.

 

 

Par la freniere - Publié dans : Prose

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C

Alors ami, je te donne rendez-vous sur tous les bancs du monde, près de l'oiseau qui picore les miettes, dans tous les squares aux statues d'attente, dans les allées d'infini vers les automnes
effeuillés, dans les bruissements des branches aux nuitées de printemps, dans les jets d'eau valseurs aux bras du vent, dans les chants de silence, à l'orée de la tendresse.


Pense parfois à m'y rejoindre, jettes-y ton âme, je la trouverai.


 



      
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