Étrange

Publié le par Cheval fou (Sananès)

C’était étrange, le ciel se reposait sur la mer, les hirondelles dans le ciel. Sur leurs têtes, la multitude des bleus baignait dans une odeur de silence. Parfois, un petit cri strident bousculait le vol d’un nuage ou une vieille rengaine échappée de la tête d’un homme. C’était étrange, parfois le vent s’arrêtait et on disait qu’il n’y avait pas de vent. Myopie d’homme me direz vous, tant il est vrai que hommes ne savent pas plus traverser le silence que l’absence. Jamais, ils n’ont su comprendre que le silence n’est qu’une courte absence de mots, un ralenti de vie, une simple syntaxe qui dort. Ils ne savent toujours pas que silence n’est jamais vide, qu’il est empli de rêves, de nécessités et de mots incolores.

Les hommes ne savent pas voir. Ils ont dit : il n’y a pas de vent, pourtant le vent était là, qui dormait. Moi, depuis des heures, je l’observais. Il avait dormi d’un œil avant de dormir à poings fermés. Son lourd sommeil s’était fait léger, si léger, qu’il se fissura pour devenir demi sommeil. Comme un roturier insomniaque harcelé par un banquier, il s’était retourné et les arbres avaient tremblé, les feuilles s’étaient mises à frétiller, à voler. Un petit rêve de fin d’été l’agitait.

Les hommes avaient dit : oh, un courant d’air !... mais non, il ne courait pas, il était là, allongé le long d’un chemin de paresse, sur le dos, à même la terre, il dormait et rêvait de l’Andalousie, de l’odeur des mots sur la peau des danseuses, de la pale des ventilateurs qui imitent l’alizé, il rêvait d’un été indien et du trot des buffles.

 

Le matin j’écoute. J’écoute penser mes livres. Le silence m’appelle, me parle d’hier, de demain, fracasse la peau noire de l’ombre, ouvre des mondes ailleurs. Avant-hier, dans la poussière d’une brisure d’heures, j’ai croisé Grand-mère. Entre une odeur de chèvrefeuille et un mouchoir brodé, enroulée à un morceau d’absence, elle squattait de vieilles pensées.

 

Les hommes ne voient rien, ils croient à la permanence du bonheur quand il ne fait que passer. Comme eux, le bonheur court, il est toujours pressé et exige une pleine attention. L’apparence du bonheur leur est plus importante que le bonheur. Les hommes, pensent que l’amour est une utopie.

Ils courent en quête de possessions de fausses beautés, de fausses richesses, de fausses amours. Le bonheur, l’amour, le vent, et moi qui passons, ils ne nous voient pas ! Quand s’arrête leur course folle, entre deux tic-tacs de pendule, dans l’interstice d'une fin de semaine, ils croient voir le nirvana, le bonheur, leurs enfants, l’amour, puis ils rangent tout ça dans un sac à routine. Les hommes courent.

 

Le mouchoir brodé de grand-mère est là dans une odeur de chèvrefeuille repliée entre un monceau d’absence et le tic-tac d’une pendule oubliée. Je suis assis près d’un almanach de douleurs éreintées. Dehors, le soleil chauffe un banc, une cohue d’hommes traverse mon regard, mes pensées, le jardin. Le chat griffe la vie. Dehors les hommes courent, mais ici nous passons. Je sors peu, je reste en moi à me regarder passer. Il y a du vent, il fait un temps d’absence mais je sais où je suis. J’habite la traversée d’un silence. Grand-mère sourit. Je me souviens d’autres temps, celui où je sautais à la corde, où je jouais à saute-mouton, où je jouais à jouer, mais je ne fais que passer.

 

Il y a longtemps, le monde marchait différemment. En France les saisons passaient à la queue leu leu, en Amérique elles allaient en file indienne, aux Indes se suivaient à saute moussons… Quand j’étais petit ences temps, à trop les voir passer on devenait grand, on quittait la petite école, la grande école, et on entrait dans la vie… 

Sur terre c’était comme ça… jusqu’à ce jour où les choses ne tournèrent plus rond. C’était un 30 d’un janvier 1948, loin de nous une Grande Âme s’envolait. Grand-mère avait dit : l’Histoire a plus de sang que de sens. Ce jour-là eut lieu le grand soulèvement des feuilles. Elles ne voulurent plus tomber, ne voulurent plus être foulées aux pieds. L’espoir perdit un bras, on édenta l’amour, on étrangla, on étripa le mot et le verbe fraternel. Et l’ordre du monde changea.

Les grands ne voient rien, ce jour-là pourtant, ils m’avaient dit : tu es un homme maintenant. Ce jour là dans la pénombre de ma chambre, je décidais de ranger mes jouets, me promettant de ne jamais jouer avec des bombes et de faire la paix avec mon être intérieur. J'acceptais tous mes rêves. Désormais je chercherai la Grande Âme*, j’achèterai un cahier et, au besoin, je tuerai le réveil ! 

*La Grande âme : Le Mahatma Gandhi

 

JMS - in "Derniers délires avant inventaire" - Editions Chemins de Plume - 12 Euros

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L


Une belle lecture que je viens de faire. Oui j'aimerais que les hommes arrêtent de courir, la vitesse me fait peur, il y a tant derrière nous à poser sur la page, comme le dit une chanson "juste
une mise au point" qui freinerait le pas.



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C


Merci pour ces sages paroles ry merci de votre visite


amicalement


jms



P


Oui vous pouvez mettre un lien sur votre blog sur le mien



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