Chronique d’un jour de fête ordinaire

Publié le par Cheval fou

 Pour certains, hier était jour de fête, pourtant, la joie n’avait pas l’éclat des bonheurs sans questions. L’étrange tintamarre des oubliés de la conscience et des laissés à la rue, ébréchait mes joies. Le bonheur m’est toujours difficile quand je sais l’injustice qui court, quand je sais que revient le temps des princes et l'oppression des sans-droits.

Ainsi, hier, sans éprouver la moindre jalousie, je ressentais la particulière indécence des temps actuels. Le soir venu, certains fréquenteraient, en famille, des restaurants 4 étoiles où, par "économie", ils "se contenteraient" de repas à mille Euros par personne (sans le vin bien sûr !)... À Paris, d’autres habiteraient des palaces à 30 000 Euros la nuit, ou encore des footballeurs engrangeraient leur butin du mois : des centaines de SMIC ! Encore, je mesurais l’étrange démesure des rapports humains.

Un footballeur ou un chanteur vaut-il 100 fois, 1000 fois plus qu’un maçon, un médecin, un instituteur, un infirmier, ou autres ? Un capitaine d’industrie a-t-il un droit souverain sur l’ouvrier qu’il précarise ? La misère serait-elle la sanction d’être mal né, d'être sans agressivité, ou d'être né au mauvais endroit ?

Qui peut croire que l’argent est la sanction du mérite ? Dans l’indécence d’une justice à l’écoute des pouvoirs, encore, je me demande où habite la morale.

Mais passons là, hier, je me voulais paisible, c’était un jour de trêve. Ma conscience prenait vacances. Hier, je ne pensais ni à ce qui va bien dans le monde, ni à ce qui va mal.

Comme beaucoup, je faisais mes dernières courses dans un supermarché. Alors qu’à la caisse j’attendais mon tour, un homme, devant moi, en baskets et survêtement usés, à l’air de travailleur vaincu, partait avec un minuscule sapin, un bébé arbre de dix centimètres en pot avec racines, et trois petites bouteilles de bière noire, peut-être son Nouvel An.

Une fête ordinaire, me direz-vous.

 

L’étrangeté de mes suppositions sur la vie de cet homme fut interrompue. Une dame aussi maigre que la misère, accompagnée par une adolescente, me parlait. Les rides de cette femme et la tristesse de cette adolescente tatouaient sur leurs visages les stigmates de la désolation.

Qui donc mérite la misère ?

Dieu et le Diable seuls savent pourquoi, me direz-vous.

D’une petite voix, la femme me tira de ma méditation. "Monsieur", disant cela, elle me montrait un sachet de jambon préemballé et ouvrait son poing serré, exhibant le montant de son achat – une pièce d’un Euro et quelques pièces jaunes, "je n’ai que ça, puis-je passer devant vous ?". J’acceptais. Cet acte anodin dut lui paraître extraordinaire car elle me remercia comme si le cadeau était immense. Embarrassé par tant de gratitude, je lui ai souhaité de voir tous ses vœux se réaliser en 2011. Ces petits mots simples et sincères me valurent une nouvelle vague de remerciements et lui donnèrent l’occasion d’exprimer son souhait personnel : "un peu plus d’argent m’aiderait bien !".

Compatissant à une détresse si visible, j’affirmais que les temps étaient durs. Sa réponse, par ce jour de joie officielle, fut pour moi tout aussi dure à entendre : "oh oui Monsieur, je pleure tous les jours".

J’ai insisté pour payer son jambon et j’ai ajouté du chocolat à ses courses.

Elle me remercia comme si elle avait rencontré je ne sais quoi ou je ne sais qui.

La caissière déjà m’appelait.

Sorti du magasin, j’ai cherché la femme et l’enfant tristes. Elles avaient disparu.

 

Comme l’homme au bébé sapin, la femme et la jeune adolescente, à quelques heures de la Nouvelle Année, avaient rejoint la chronique de mes misères et celle de mes chats écrasés.

Un désespoir ordinaire, me direz-vous.

 

Nice, le 1er janvier 2011

Jms

Publié dans Coups de gueule

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C


oh non pas ordinaire ton désespoir parce que rare, tant de personnes ne voient même pas la misère, encore moins tentent de la soulager alors pleurons et
donnons à ceux qui pleurent


bises



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C


Merci Colette de ton commentaire,


Comme tu le vois, les mêmes liens familiaux ont façonné notre sensibilité, alors pleurons et donnons à ceux qui
pleurent. Écoutons notre conscience


Michel




L

Bonjour JMS Par hasard je relisais mon article intitulé Yvette. Chaque fois que je lis ce texte je ressens toujours une grande émotion. Au bas du texte j'ai retrouvé ton commentaire et cliquant sur
ta signature je me retrouve ici, chez toi, dans cette chronique d'un jour de fête... L'émotion est la même! Merci...


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C


Bonjour Loran,


J’ai à nouveau lu Yvette. Je suis  entièrement d’accord, le devoir n’est pas une matière comptable, on ne donne pas deux sous d’amour et trois doses de silence pour soigner
l’âme humaine on donne ce qu’on peut et l’on ne compte pas.


Amicalement


jms




I


Oui, entièrement d'accord avec DA, dans ce monde d'indifférence organisée qui désintègre l'humanisme et l'humanité, le question n'est plus de savoir doser notre effort de partage, mais bien de
savoir partager dans ces petites choses qui éclairent un instant nos journées et celles d'autrui. Cela dit, toujours cette manière d'écrire bien à toi Jms, c'est un plaisir que de te lire.



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C


Oui Ile


À l’évidence, nous partageons une vue commune du devoir d’être «Humain », merci d’apprécier mon écriture. Comme tu sais, je suis un de tes fidèles lecteurs et admirateurs


Merci  de ton intervention.


Jms




D


Cette chronique me rappelle un matin de novembre dernier, j'ai eu le même geste pour un enfant qui avait choisi quelques fleurs sur le marché et qui pleurait car il n'avait pas assez pour le
payer. C'était pour sa maman qui était malade et c'était sa fête. Je lui ai offert les fleurs, et il a pleuré très fort, je l'ai accompagné quelques pas, il m'a parlé de leur misère, et tout d'un
coup il est parti en m'embrassant très fort et m'a souri. Voilà, chaque fois que nous le pouvons, lachons-nous. Merci JMS et bonne journée - DA



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C


Oui, DA


Quand les hommes sauront qu’ils sont une famille, qu’il faut réparer la misère, et apprendre le partage, nous retrouverons les clefs du paradis car donner, partager, aimer sont les formes
essentielles du bonheur.


Amitiés,


jms




J


je ne sais quoi dire


sinon qu'un certain hasard nous a fait naître ici


et non là bas


que nous avons eu la "chance de l'école"


que si j'étais née là bas je serai peut être en guerre


moi qui ne l'aime pas


devant ces" intolérables"


mais quand on peut


 faisons


même si parfois " c'est faux"


beaucoup de guillements...


tendons la main


je suis certaine que parfois ça tombe juste


alors...


 



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C


Oui Jeanne,


Le hasard ne fait pas toujours bien les choses – 2/3 de l’humanité qui ont faim – des populations qui se font massacrer, peu importe de parfois se tromper – les courbatures de la conscience sont
parfois pires quand on veut fermer les yeux – passer son chemin et ne rien faire. L’égoïsme rend médiocre. Aussi, chaque fois que l’on peut, agissons.


Amicalement


jms




L


Juste pour dire qu'il n'est pas toujours facile de faire la part des choses


 


http://secretslutin.canalblog.com/archives/2007/11/29/7065604.html



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C


Bonjour Lutin


La logique n’a rien à voir dans le domaine du ressenti. La misère se sent, se respire, certains la boivent, d’autres la regardent. Bien sûr, seuls, on ne peut pas réparer le monde mais parfois il
y a des états d’urgence.


Amicalement


jms