Petit délire de Pâques (J’ai l’œuf)

Publié le par Cheval fou (Sananès)

Avant que je ne sois
avant d'être frais, rose et neuf
j'ai habité le rêve d'être
j'ai habité dans cette constante du bonheur
où il n'y a jamais ni rires ni larmes
où l'œuf du serpent n'a pas sa place

Avant que je ne sois
j'ai habité un ailleurs où le bleu mangeait l'hiver
un ailleurs où l'hiver n'avait rien à faire
où jamais il n'y avait rien de vieux, rien de neuf
j' habitais les territoires de l'attente
où rien jamais ne froisse l'habitude

Avant même que d'être
j'ai habité
le lieu même d'où l'on avait chassé l'œuf du désir
les neuf voluptés, l'odeur du chocolat
et Ève aux cheveux d'ange    

J'ai habité
où Dieu met tous ses œufs dans un même panier
là où parmi les saints, jouer n'est pas un jeu
partout
des colombes, des dindes
et des poules aux œufs d'or

partout
du ciel au poulailler
du poulailler au ciel une marmaille d'œufs
d'œufs à cheval qui tournent manège
d'œufs coque qui font des petits
d'œufs mimosas qui font le printemps
de Fabergé en paquets d'or, d'œufs en fête
d'œufs mollets qui font tartines
d'œufs durs qui font toupies
d'œufs en goguette qui se prennent pour des coqs

Dans ce monde en coquille d'œuf
aucune grisaille à frontière de ciel
aucune misère
pas une veuve pas un veuf
rien de joyeux de belliqueux
rien de juste de mauvais
ni rires aux enfants sages
ni larmes aux enfants de passage
aucune douleur entre l'œuf et le poussin
toujours de quoi n'avoir ni faim ni froid
toujours de quoi être plein comme un œuf
 
                    Au pays merveilleux                   
que du bleu du bleu du bleu
jamais rien de mieux
jamais rien de pire

l'œuf du désir dormait
les jours se suivaient à la queue leu leu
jamais rien de plus
jamais rien de moins
de quoi toujours avoir l'œuf

Et toujours l'attente d'être un être neuf
qui rit qui mange qui boit qui pleure
toujours l'attente du mystère
toujours ce rêve en quête des neuf euphories
toujours cette impatience qui brise la raison

Je suis parti
en marchant sur des œufs
loin des anges et des dieux
à chercher l'œuf du désir
et Ève aux cheveux d'ange
j'ai laissé ma coquille

On m'avait dit :
En bas,
la vie n'est pas un jeu
là où tu vas
les poules ont les dents si longues
qu'elles tondraient les œufs pour avoir du blé
en bas
on ne peut avancer sans casser des œufs
là où tu vas
on vole un œuf aussi facilement qu'un boeuf
en bas, ne mets jamais
tous tes œufs dans le même panier

Sans un adieu je suis parti
ma coquille s'est brisée
maintenant je suis né
Pâque est passée
j'ai des tristesses et du malheur
j'en suis plein comme un œuf

Partout
des œufs battus des œufs pochés
des œufs pochards des débauchés

partout
des oeufs au beurre noir des œufs fracassés
des œufs cassés des œufs brouillés

partout
des œufs brisés des crânes d'œufs

partout
l'œuf du malheur le ventre vide

partout
des couteaux neufs
sur le cœur des veufs sur le cœur des veuves

partout
l'avenir l'amour que l'on tue dans l'œuf

partout
l'œuf du destin
sur la conscience aveugle piétinée

partout
du malheur plein les coquetiers

Depuis
chaque jour
j'ai des colères que j'étouffe dans l'œuf
je ne fais pas de miracle
les saints les anges ont déserté mes cieux
je ne sortirai pas un lapin de l'œuf

Depuis
chaque jour
je regarde le monde droit dans les yeux  
et lui dis :
va te faire cuire un œuf !

JMS in : Derniers délires avant inventaire (2009)

Publié dans Textes de JMS

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C
te souviens-tu quand, à nos oreilles d'enfants encore heureux,  Salvador chantait"va t'faire un oeuf..."t'en souviens-tu frère de plume ?
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C
<br /> <br /> Il semble que nous ayons été à la même école, je m’en souviens tout aussi bien que je me souviens des lumières aux yeux de mes cousines à pâque et à noël, c’était hier.<br /> <br /> <br /> jm<br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br />