Se reverra-t-on ? (Lettre à l'enfance algérienne)

Publié le par CHEVAL FOU (Jean-Michel Sananès)

Froisse et défroisse le ciel, le mot et les amitiés asthéniques.
Et toi, mon ami de si loin venu mais déjà parti, revois-tu notre rue ?
Dans les fissures du ciel et de l'heure, vois-tu là-bas l'absence, et le chevreuil qui court dans l'ombre des bois ?
Un homme ici-bas fond le plomb qui le tuera. La terre tourne sur elle-même comme une robe de derviche tourneur, danseur dont la prière n'arrêtera pas la balle.
Me vois-tu qui me perd dans la danse des jours?
Se reverra-t-on ? Ils sont si loin nos vingt ans.
Au matin, je vais, comme un homme éparpillé sur le sable d'une plage
oubliée, disséquer l'ossature du mot Vivre. J'y cherche la vie jusqu'à sa racine secrète, jusqu'à l'intime. Mais qui donc sait reconnecter le temps, revivre en mémoires tous les moments perdus ?
Je me souviens de l'hirondelle dans la cour, du chat et de l'escalier.
Mains tendues je marche en aveugle mais me cogne à l'oubli.
Qui étais-je pour l'hirondelle, pour son carré de ciel et de soleil ?
J'ai faim d'impossible, j'attends des hirondelles et des nuits d'étoiles étoffées d'un rire d'amis que rien ne déchire.
La mort est un silence au ventre des tombeaux qui se débat comme un absent qui ne veut pas l'oubli. Là d'où je viens, deux pieds dans le néant, mes rêves dansaient avec les étoiles.
La chaleur des nuits, sur papier teinté de firmament, s'irisait comme un poème dans mes soirées algériennes.
Lecteur invisible, j'ouvrais chaque constellation, chaque cri de martinet. Chaque syllabe d'étoiles filantes griffaient le mystère et un goût d'infini. Je ne savais rien de la déchirure ni du poème fermé.
Et toi mon pays, mon ami disparu, quand mes mots s'enfuient, quand le cœur bat des accords de sang et de passion, quand le chagrin est un navire sous l'écume, sais-tu que je suis un homme sans sillage dans ce qui me reste d'avenir ?
Encore il faudra que je te parle de cette maison aux fenêtres de vent qui accueillait les moineaux, du grand platane, et d'un môme à tête de piaf qui jouait sur le perron d'une porte qui ne trouve plus ses clefs.
Tout a changé, ici le ciel est si vide que les étoiles sont tombées, les êtres s'y croisent sans se regarder. Un vide sidéral les noie, une camisole d'indifférence est posée sur chaque regard.
La terre tourne sur elle-même comme une valse qui m'emportera.
Ils sont si loin nos vingt ans. Se reverra-t-on ?

JMS

 

Publié dans Textes de JMS

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article