Une maison de chiffonnier

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Une maison de chiffonnier

«Qu’est-ce que tu fais ? – Je dessine une maison. – Je ne la vois pas. – Elle est invisible. – Comment tu la vois alors ? – Je ne la vois pas, je l’entends. Il y a une femme-fée dedans et elle chante. C’est sa voix que j’entends. Elle pousse les mots avec sa baguette. Elle fait reluire les plus boueux. Elle répare ceux qui n’ont plus de voyelles. Elle tricote des bas. Elle met des tuques sur les i. »La petite fille écrit en tirant le bout de la langue. On dirait qu’elle pompe l’air pour en faire de l’encre. Je commence à voir des formes, à entendre la voix. Il suffisait de regarder avec les yeux fermés, d’écouter la musique qui émane des choses.

Dans ce monde où l’on ne pense qu’à prendre, je ne veux que comprendre. Mes pages sont une maison de chiffonnier où l’on ne jette rien. Elles sont faites de bricoles, de ficelles, de voyelles à bout de souffle, de consonnes en haillons. On s’y coupe les doigts à l’ouvre-boite du rêve. Mon sang coule aux cicatrices du papier. La main pleine d’heures, je sème des secondes. La tête pleine d’orages, je lance des éclairs. Je marche avec mes mots. Je n’ai que mes phrases à offrir aux oiseaux, des images à deux jambes, des paroles à deux bras.

Merci maman, merci pour la vie, l’émerveillement, l’amour. Il me fallait deux pouces de plus pour les bras. Je ne rejoins jamais la dernière tablette. Il me fallait des oreilles moins sourdes, des paupières moins lourdes, des yeux plus verts, quelques neurones fous pour enjamber le mur. Pour le reste, ça va. Les mots sont trop petits pour la pointure de l’âme et les phrases trop courtes pour la grandeur du monde. Les manches refoulent sur l’habit des images. Il me manque des jours sur les calendriers, les chiffres des comptables, du pain pour les amis. J’ai perdu mes cheveux mais j’ai les idées larges. Pour le cœur, ça va. J’ai pris un peu du tien, la main tendue, celle qui donne ou qui caresse. Tu m’as appris les mots d’amour. Je m’en sers pour dire la révolte. Tu m’as laissé le temps, la confiance et l’espoir. Tu m’as laissé tes yeux pour voir l’invisible, la bonté sous les choses, la beauté d’une épine, la couleur des ombres. Tu m’as laissé ta soif et ta fontaine, ta tendresse et ta faim. Tu m’as appris les mots qui servent à marcher. Tu m’as donné la vie et tu m’offres ta mort pour en saisir le sens.

Jean-Marc La Frenière

extrait du recueil Un feu me hante, Éditions D'Art Le Sabord

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