Les cinq à sept du néant !

Publié le par CHEVAL FOU (Jean-Michel Sananès)

Mon stylo s'est tu, il a l'encre aussi pale que le silence. Rien à dire ? Rien à me dire ? Je  ne supporte pas ce silence qui dure. Depuis quelques heures, je me manque. Inquiet, les yeux ronds de mon chat se taisent eux aussi, il n'aime pas voir le temps m'emporter, il est de mon voyage et il sait que le temps perdu nous use i-nu-ti-le-ment. Cela m'agace tant que je me surprends à lui parler :
― Ne me regardes pas ainsi, si tu ne sais pas parler plus haut que mon stylo, miaule !
Je crois que je traverse un épais instant de solitude…
Pourtant, je m'escrime à peupler ce vide, j'y cherche des créatures d'ombres, mes chimères égarées, mes amis mémoire, ceux avec qui parfois je disserte de la marche du monde. Mais peut-être les ai-je fâchés ? J'avoue que nous ne sommes pas souvent d'accord, et c'est en toute légitimité qu'ils m'ont abandonné ! Aujourd'hui, nous ne parlerons pas de la courbe de l'espoir perdu dans un escalier descendant, ni de la cote  du Président, nous n'aimons pas le gris quand il grince si fort qu'il en ferait tomber le soleil dans l'obscur des corridors.
L'absence du verbe me désespère. Je parlerais bien avec une fourmi, mais l'hibernation les a convoquées. Si je vous le dis, vous pouvez me croire : ma vie est un désert !
Au dialogue des solitudes peut-être êtes-vous là ? Peut-être m'entendez-vous ? Peut-être  n'osez-vous pas me parler ? Moi, je n'hésite jamais à me parler, vous n'avez rien à craindre, je suis aussi désespéré que peu farouche, alors n'hésitez pas, rejoignez les habitants de ma tête, parlez-moi, parlez-moi de tout, parlez-moi de vous, ou du monde, ou même et surtout de tout ce qui n'existe pas, le sujet est inépuisable. Mais ne me laissez pas en rade.
Ce matin, j'avais une grande faim de souvenirs à plaquer sur le papier mais le chant des myosotis s'est fait mirage, et j'ai  eu un trou de mémoire, peut-être même m'y suis-je perdu. Voila ce qu'il en coûte de vouloir jouer avec de petits mots et tapoter de la pointe des doigts un vieux clavier clapotant.
La chasse est difficile, je cherche un bon mot, bien arrondi mais pas trop gras, assez léger pour ne pas être pesant, ni trop piquant pour ne pas m'écorcher la bouche, ou pire blesser l'oreille bienveillante qu'on voudrait me prêter, mais je suis dans l'impasse ! Je ne sais que raconter à mon stylo et lui s'entête dans son mutisme. En fait il est en grève. Il déteste mes délires, il ne veut parler que de choses raisonnables, mais que faire, que lui dire ? Moi, le cours du cacao à Madagascar, ça ne m'intéresse pas !
J'en suis inconsolable, notre brouille s'est faite sans mots sans paroles, elle ne fait pas couler d'encre ! Peut-être m'aiderez-vous si vous vouliez bien parler à mon silence. Ne voyez-vous pas que je m'épuise à tourner en rond autour de moi ? Je cherche mon centre dans les courbures d'une indifférence que le crépuscule inquiète, je lance des mots en l'air mais rien ne les retient, ils retombent à plat sans rien m'arracher, pas même un sourire ni une larme. Ils sont si transparents que je crois y reconnaître un silence ! Ce sont les cinq à sept du néant !

jms 1/03/20

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article