Le passé en bagage

Publié le par CHEVAL FOU (Jean-Michel Sananès)

Hammam Salahine près de Biskra en 1904
Trouvée par hasard dans un livre, cette photo d'un lieu, qu'enfant, j'ai visité vers 1950.


Revisitant le passé il y a une vingtaine d'années, je ne sais pourquoi, des impressions d'une journée de voyage en famille dans les années 50, mêlées à un goût d'enfance et à un cri de pays perdu, ont agité mon stylo. J'en ai tiré cette nouvelle insérée dans un livre traitant du rapport au temps et à la réalité : "Le jardin des diagonales".

Dans cette suite de nouvelles, tous les protagonistes sont des internés décalés de la raison et porteurs de mémoires fantasmées.
Aujourd'hui, tant d'années plus tard, cette photo retrouvée me révèle le nom perdu de cet endroit et me ramène un fragment d'enfance.


In "le jardin des diagonales"
(Un passé en bagage)

    Le soleil, le vent, les jeux peuplaient un monde ancien. Heureux, en culottes courtes et en sandales, Manuel l’avait parcouru, traversant des rires ombrés de quiétude. Puis le sang, les cris, les larmes, s’étaient répandus sur les trottoirs gris…
Le bateau, la mer...
L’exil sous un ciel au soleil cassé, la nostalgie pour tout bagage.
Tant de temps passé, depuis, en terre nouvelle.

Manuel, dans sa tête était resté là-bas. Il vivait sur une terre de mémoire où la réalité était devenue étrangère et hostile.
Il n’y avait plus de là-bas.
Là-bas, le malheur avait pris racine.
Là-bas, le sang répandu, les cris, les larmes et des trottoirs inquiets, enfermaient les hommes dans un étrange sortilège.

L’homme avait vieilli depuis… tant de temps, tant de nuits, tant de rêves, tant de larmes. Il  ne vivait plus qu’en cet intérieur de solitude où rien n’existe que sa propre pensée. Il ne vivait plus qu’en ce lieu où les souvenirs épars, embusqués dans des recoins d’âme, rugissent à faire frémir la nuit.

L’homme habitait des recoins du passé, dans la marge du réel.
L’homme vivait en exil.
Manuel, chaque jour, parlait au gamin joyeux et insouciant de son enfance, à celui qui savait courir et sauter, qui avait un père, une mère, du vin et du pain sur la table.
Il était perdu le Manu, coupé de l’enfance, naufragé au pays des hommes. Comme beaucoup d’exilés, il parlait aux habitants de sa tête toujours prêts à raconter les bruits et les odeurs anciennes.

Encore une fois, aujourd’hui Manuel répétait :
- Je suis à la porte du voyage qui mène à hier.
Il savait qu’une odeur de larmes surgissait chaque fois qu’il approchait cette frontière.
Il savait l’étrange buée et la fulgurante nostalgie qui précédaient ses rencontres avec le passé. Il se regardait glisser hors du temps. Il disait tout haut :
- Je fouille, je scrute, j’écoute le silence, je cherche dans un amas d’effluves feutrés et sucrés. Je cherche dans le puzzle des souvenirs. Je vois des fantômes et des morceaux de pays, des morceaux de mémoire.
Parfois Manuel se rebellait :
- Si je pouvais jeter ma mémoire aux orties…
Parfois même, il pleurait et implorait :
- Mémoires, retournez à l’oubli, laissez-moi vivre heureux.
D’autres fois, Manuel était en voyage-mémoire. Il avait huit ans. On l’appelait Manu. Il était dans un bâtiment très long, blanc et bas, un hammam embrumé d’odeurs soyeuses, percé de portes en bois bleu. Manu regardait les rayons fins du soleil s’infiltrer en filets dorés par de vieilles cicatrices du bois. Dans la pièce, l’ombre s’en trouvait découpée en bandes de lumière. Puis, le rêve s’estompait, Manuel le retenait :
- Non, mes chers souvenirs, revenez,  restez...

Ces voyages passaient toujours par la porte entrebâillée d’une larme retenue et d’un serrement de cœur.
Chaque fois qu’il redevenait enfant, dans l’ombre, il sentait la moiteur pesante l’envelopper comme la peau de coquillage sur les épaules d’un bernard-l’ermite.
Aujourd’hui, Manuel partait dans un de ces voyages.
Dehors, le soleil éclaboussait l’ocre tel un feu violent. Par l’ouverture de la porte, il voyait la terre et le vent léger qui tournoyaient en anneaux de poussière. La porte était de forme mauresque. Manuel était dans une grande salle emplie de tables rondes et basses, agrémentées de la lueur rougeâtre de plateaux de cuivre. L’odeur forte du thé à la menthe, les senteurs du miel sur la pâtisserie, caressaient son odorat. Autour d’une table, un cercle magique... l’éclat nacré des dents que libérait un sourire, la voix d’un oncle, celle d’un ami..., un étrange ressenti où le bonheur s’appelait certitude.

Sa conscience se cabrait par moment : "Reviens Manu, l’horloge a tourné".    
Il se sentait loin, si loin… n’était plus qu’un œil qui regarde au-delà du temps. Il était l’intrus dans le jardin de la mort, une âme en dérive.
Manuel ne voyait que le rivage lointain. La rive. Il voulait regagner la rive. Refaire le voyage.
Il voulait refaire le voyage à l’envers, refranchir la porte qui va à hier, rester là-bas. Revoir la palmeraie encore naine, inondée de soleil. Courir entre les palmes, se retourner, voir encore une fois la bâtisse blanche, longue et basse avec ses ouvertures donnant sur une nuit de mémoire, sur une pénombre habitée. Il voulait, comme un forcené, traverser l’étrange brume du temps perdu et revoir, revoir Grand-père... revoir…

Mille fois, il était resté là, dans l’ombre, à décrypter le souvenir. Ils y étaient tous, ils étaient là, tout près, vivants, plus riants, plus présents que jamais.
Ils chuchotaient, attendaient. Leurs voix chuintaient comme une musique incertaine et précise, entendue au hasard d’une route, comme volée au silence et qui colle à l’esprit, plus forte que l’oubli.
Comment voyager vers le passé ?
Où est la clef qui mène à hier ?
Pourquoi cette buée farouche à la porte du souvenir ?
Manuel savait que le mystère du voyage était là, lié à cette moiteur salée qui mouille les regards et précède l’émotion.
Pourquoi toujours revenir à hier par la porte entrebâillée d’une larme retenue ?

Il avait jusque-là sans cesse questionné la mort, la nuit et le néant, sans obtenir de réponse. Pourtant ce soir-là, une voix claire et précise rompit enfin le silence, la voix de l’intime, celle du Condor ordonna :
- Traverse une larme, la clef et le passage sont là.
Instantanément l’homme comprit : en traversant une larme on peut voyager par-delà le temps.
La voix d’ombre insistait :
- Traverse la larme, la goutte salée... tu as la clef du voyage !
Manuel pleurait.
Sans hésiter, il se risqua à l’appel d’un monde antérieur. Il collecta ses larmes et les traversa, pénétrant les brumes salées venues d’outre-monde.

Mystérieusement, il sembla s’y noyer et disparut dans les flux et reflux de sa pupille, ne laissant qu’une ombre bleue couchée sur le tapis.

Je suis l’homme qui parcourt son passé.
Je cours avec mes amis entre de jeunes palmiers pas plus hauts que nous. La terre est rouge, elle joue, elle court avec nous, elle nous poursuit en poussière d’ocre et d’or.
J’ai peur du futur.
Je cours à l’intérieur du bâtiment.
Une porte emprisonne l’ombre et la quiétude, l’ombre cache le bonheur.
Elles sont toutes là, mes ombres de mémoire.
Ma famille y distille une langueur heureuse. Le thé à la menthe et les gâteaux portent une infinie tendresse.
Je suis l’enfant qui connaît le futur.
J’ai peur.
Je suis parti, j’ai quitté mon monde, sans laisser d’adresse.
Je suis loin.
La nostalgie est toujours là...
J’ai fait le voyage à l’envers, à l’aide d’une clef mouillée, j’ai franchi la porte.
Pourquoi cette buée farouche à la porte du souvenir ?

J’ai trouvé le jardin et les enfants qui rient...
Mais, je fouille, je scrute, j’écoute le silence, et maintenant je pense au monde d’où je viens.
Je pense à vous que j’ai délaissés, mangés par mon passé retrouvé.
Je n’ai plus de larmes.
Je suis si loin, je suis l’intrus dans le jardin de la mort.
Je suis l’œil qui regarde au-delà du temps.
J’ai gagné les rivages du passé.
Je m’appelle Manuel Hector Llorca.
Dans ma chambre je crois que l’on retrouvera mon ombre bleue sur le tapis, mon stylo et quelques larmes séchées.

"Le jardin des diagonales" (Éditions Chemins de Plume)

 

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