Lettre à mes frères et à ceux qui m'aimeraient mort

Publié le par CHEVAL FOU (Jean-Michel Sananès)

Retour d'un éloignement forcé à cause d'une grippe épuisante et d'une réaction allergique au Net due à l'écœurement que j'ai éprouvé à la vue du déferlement de commentaires antisémites et racistes. Mon ami Hermann Ebongue et d'autres ex collègues de SOS Racisme se sont fait insulter et menacer.
Voir sur le Net "les égorgeurs et nazillons à la fête", de même que les commentaires sur les personnes d'origine africaine ou israélite, ainsi que les amalgames faits contre ceux qui vivent un Islam républicain, m'ont affecté.
La laideur que j'ai ressentie à voir refleurir des couleurs de haines que je croyais oubliées, tout comme voir maculé le portrait de Simone Weil, m'a mis un temps en retrait. Il me fallait un texte pour le dire avant de revenir sur le Net - JMS

 

Lettre à mes frères et à ceux qui m'aimeraient mort

 

Vois-tu, frère d'Occident,

je n'opposerai pas le clapotis des larmes sur le sentier des indiens

ni le bruit du fouet sur le dos de l'esclave

ni le grincement des portes de fourgons à Birkenau,

au rire et au mépris des bourreaux et autres  marchands de calomnies.

Occident, je te sais parmi les grands fossoyeurs de la tendresse,

alors que tu t'auto-congratules au nom de cet amour souriant

que tu as si généreusement dispensé

au pied des bûchers en regardant les corps se tordre.

 

Vois-tu, frère d'Orient,

je n'opposerai pas le clapotis du sang jailli des gorges tranchées

ni celui des enfants chrétiens d'Orient

ni celui des Kurdes, Coptes ou Yazidis,

je n'opposerai pas les crimes commis au nom d'une barbarie infinie

qui se réclame de miséricorde,

à ceux qui, parmi les tiens, croient encore à l'amour

et aux droits de tous à partager les territoires de la vie.

 

Vois-tu, frère Homme,

je sais les marchés millénaires de Goa et de Tombouctou

où tant de mes frères noirs furent vendus, émasculés,

torturés, avant leur voyage pour l'Orient,

je sais le chant lancinant des gnaoua*

qui cerne encore la douleur d'une négritude torturée,

je sais les familles déchirées, exportées,

et le sang versé sur les chemins de la traite transsaharienne.

 

Frères d'Orient et d'Occident,

je n'opposerai pas les mensonges des dogmes mille fois réécrits

en ces livres si jalousement défendus

qu'ils dégoulinent d'un sang encore frais.  

 

Je sais la vanité des certitudes éculées et par trop pliées aux nécessités des pouvoirs,

je sais douze siècles de douleurs d'enfants d'Afrique vendus par leurs frères d'Islam

je sais l'Indien à qui l'on vole ses dernières terres

je sais la rumeur qui chante encore le pogrom

je sais le rire des enfants si fragiles au couteau et au bruit des bottes

je sais le prix des larmes si léger à l'indifférence des tortionnaires,

et, encore aujourd'hui,

je sais, de l'Orient à l'Occident, les nostalgiques du crime unis

dans la négation de la déportation de millions d'hommes,

je sais certains d'entre vous si bien rompus à l'esquive et à la haine,

je le sais, comme je sais le  mal qui court

et les humains que l'on vend de Tripoli à la Mauritanie, de Raqqa à Erbil.

 

Non, je  n'opposerai pas les larmes à la jubilation des bourreaux et des violeurs

Non, je n'irai pas à la chasse aux coupables

mais je chercherai, parmi vous, ceux qui savent encore

que, de toutes couleurs, les hommes ont une même âme

que, de toutes couleurs, les humains ont un même cœur

que, de toutes couleurs, les mères ont les mêmes larmes

que, de toutes couleurs, les enfants ont un même rire.

 

Pourtant, je sais le soleil et le rire des enfants assombris

par ces détenteurs de vérités qui croient que la terre est plate

et qui, se croyant au-dessus de mes frères humains,

vont, fusils ou couteaux à la main.

 

Je sais le mal et la douleur dans les rues de Paris, Nice, Strasbourg, ou ailleurs,

je sais Simone Weil et Ilan Halimi sous l'immondice des croix gammées,

je sais la douleur qui couve sous des chapes de haine.

 

Face au doute, quand mon âme se fissure, la question se pose :

La vie, le respect et l'éthique ont-ils encore cours ?

 

*Les Gnaoua : musiciens du Maghreb, descendants d'anciens esclaves africains souvent capturés au Ghana d'où le nom de leur musique

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