11 novembre : histoire de la "La tourterelle"

Publié le par CHEVAL FOU (Jean-Michel Sananès)

En ce jour de 11 novembre, comme de nombreux petits fils de français métropolitains ou de mobilisés coloniaux, je ne peux m'empêcher de penser au vécu de nos grands-pères.
Le ressenti de ce passé où ma famille a payé son tribut m'engage à publier cet extrait d'un de mes romans qui porte sur un décalage des lectures du monde, confrontant la raison immédiate à un refus de la réalité de l'autre.
Trop souvent, la lecture du monde est expurgée de la tendresse du regard nécessaire à la compréhension d'autrui ; trop souvent l'intérêt identitaire défend sa logique en l'opposant à celle de l'autre, et c'est bien ce qui, depuis toujours, justifie la guerre. C'est le cœur même de la réflexion du roman dont je tire cet extrait.

Quelques mots avant d'entrer dans ce passage du roman.
Le narrateur, un survivant du franquisme, blessé lors de l'assassinat de son père, est devenu un décalé de la raison. Comme la plupart des protagonistes de ce roman, les violences du siècle l'ont traumatisé et il habite désormais "Le jardin des diagonales", un lieu confiné incarcérant d'autres éclopés de l'esprit.
Ce roman est un voyage aux confins de mémoires croisées, d'une part celles d'internés psychiatriques qui nous ouvrent leurs mondes dont finalement toute vérité n'est pas exclue, et d'autre part celle que le monde dit réel érige en vérités et qui sont parfois d'une étroitesse confondante.

Dans cet extrait, Manuel nous parle d'un coin d'humanité qu'il partage avec une tourterelle fréquentant la fenêtre de sa cellule. Il oppose la beauté subtile de cette rencontre au monde limité et formel des infirmiers qu'il appelle selon les circonstances 'les pompiers blancs ou les hommes en blanc' :

oo0O0oo

"… Parfois, la tourterelle me regardait, muette, puis regardait son ciel à elle, celui qui est si vaste qu’il va du matin à l’horizon, elle semblait hésiter mais restait là, à ronger ma solitude, et cela, bien après avoir mangé les miettes que je lui avais données.
Ce n’était donc que par amitié, qu’elle restait là à m’offrir des morceaux de sa vie.
Elle n’était pas comme les hommes en blanc, elle s’intéressait vraiment à moi, elle n’obéissait qu’à sa conscience, à son envie. Un jour, elle avait mangé dans ma main, je n’avais pas tenté de l’attraper. Les hommes en blanc ne l’avaient pas vue, ils l’auraient tuée si elle avait sali le mur.
Les hommes en blanc ne voyaient rien, ils habitaient l’autre côté du miroir. Ils étaient des montres.
Dans mon monde, les montres ne servaient à rien, elles ne minutaient que le rythme des hommes en blanc, les repas et les visites de monsieur Hô Chin.
Ceux de l’autre côté du miroir ne croyaient qu’aux montres, elles régissaient tout : "Time is money" disaient-ils. Ils ne savaient pas que les heures ne coulent pas de la même façon selon que l’on habite le vert de l’attente, le bruit blafard de la peur ou l’odeur noire du cri. Aucune pendule ne sait que la douleur compte triple.
Aucune ne savait l’heure de ma tourterelle.
Les hommes en blanc n’étaient pas comme la tourterelle, ils ne s’intéressaient pas à moi, ils n’utilisaient jamais les mots du silence. C’étaient des hommes mécaniques, ils me regardaient comme le cycliste regarde la chaîne de son vélo, sans se demander si le métal est fatigué.
En fait, ils ne posaient jamais les bonnes questions, au pays du "Time is money", les solutions standardisées remplacent les questions. Tout ce qui semble faire perdre du temps est inutile. L’émotion dérange.
Ils ne me parlaient pas. Comme le vieux fusil de Grand père, ils étaient de la race des objets. Ce n’était pas vraiment leur faute, on ne leur avait pas appris à regarder du bon côté du miroir. Ils ne se remettaient jamais en cause.
Grand-père savait que le rose n’est pas rose mais une harmonie de rouge et de blanc. L’œil qui ne sait pas ne mesure pas le poids du blanc et du rouge qui font les crépuscules.
Ceux du mauvais côté du miroir ne questionnaient pas la lumière. Ils n’écoutaient pas les cris qui agitaient le noir. Ils couraient, mangeaient des images, mangeaient le plaisir et la douleur avec avidité.
Comme la Guardia, ils repartaient sans se retourner, sans refermer les questions, sans compter les larmes."

Extrait du "Le Jardin des diagonales" aux Éditions Chemins de Plume (12 €)

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article